08.07.2008

Sommet du G8 au Japon: qui dirige réellement la planète?

Le G8 qui s'est ouvert lundi sera peut-être le dernier du genre. Sans la Chine, l'Inde ou le Brésil, quelle est sa légitimité?

Pendant longtemps, le G8 (autrefois G7) a véhiculé le fantasme du "directoire du monde". Aujourd'hui, les dirigeants des pays dits les plus industrialisés de la planète s'interrogent ouvertement sur la pertinence de leur structure en l'absence des puissances émergentes comme la Chine, l'Inde ou le Brésil. Le G8 qui s'ouvre lundi sur l'île d'Hokkaido, au nord du Japon, sera peut-être le dernier du genre. Reste une question: qui dirige réellement le monde aujourd'hui?

A quoi sert le G8?

C'est au cerveau fécond de Valéry Giscard d'Estaing que l'on doit le concept de réunir, initialement "au coin du feu" (on était à Rambouillet), les dirigeants des cinq premières puissances économiques mondiales -c'était en 1975- pour discuter des questions monétaires et financières en des temps turbulents de lendemains du premier choc pétrolier (1973).

Mais très vite ce G5 est devenu G7 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume Uni, Italie, Canada) et a élargi ses sujets de discussion (sida, drogue, environnement…). Très vite aussi, les réunions "au coin du feu" sont devenues de véritables sommets planétaires, avec des "sherpas" (conseillers) pour les préparer tout au long de l'année, des délégations de plus en plus grandes, des dizaines de milliers de journalistes, de manifestants, de policiers…

Dans les années 80, les déclarations finales du G7 ont commencé à ressembler à un "discours sur l'état du monde" vu par les pays riches et puissants (les Occidentaux plus le Japon pour faire court), avec un point de vue sur tout et des recommandations âprement négociées pendant des mois et avalisées par les chefs d'Etat et de gouvernement sans même discussion. A cette époque, assurément, il y a eu la tentation, en particulier à Washington, d'en faire le "directoire mondial", déplaçant le centre de gravité des décisions de l'ONU vers le G7.

La fin de la guerre froide a une première fois changé la donne, avec l'invitation faite à Mikhaïl Gorbatchev de se joindre au club, d'abord comme "ami invité" à un bon repas (ce fut le cas en juillet 1989 à Paris, pour le G7 qui coïncidait avec le bicentenaire de la Révolution française). Puis, à partir de 1996, la Russie rejoint ce qui devient alors le G8.

Paradoxalement, plus il s'est élargi, plus le G8 a perdu de sa pertinence et est devenu un cirque annuel dont les décisions n'avaient que peu d'impact. Certes, les discussions entre "maîtres du monde" sont utiles, mais les déclarations de fin de G8 depuis dix ou quinze ans sont un catalogue de promesses non tenues (vis-à-vis de l'Afrique, par exemple) ou de vœux pieux sur les grands conflits de l'heure.

Après le G8, le G13, G20, G combien?

La poussée des pays émergents, comme la Chine, l'Inde, le Brésil, ou encore la Corée du Sud, et même l'Afrique du Sud, a rendu de plus en plus anachronique ce club de dirigeants blancs (à l'exception du Japon) repus qui prétendait régir la planète. On a donc commencé à inviter la diversité du monde à l'heure du dessert, pour une concertation et une belle photo de famille multicolore.

Aujourd'hui, cette phase de transition touche à sa fin. Le G8 n'a plus de sens en restant un club fermé non représentatif -l'Italie en fait partie mais pas la Chine ou l'Inde- et tout le monde sent bien que s'il ne changeait pas, ce format tournerait à la farce plus encore qu'à l'obscénité.

C'est là que les problèmes commencent. Quels pays inviter à se joindre au club, et surtout, pour quoi faire? Il y a les évidents: la Chine, l'Inde et le Brésil, les trois autres membres des "Bric" (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui sont les nouvelles puissances économiques du XXIe siècle. Mais comment s'arrêter là? Le Mexique s'impose au côté du Brésil pour l'Amérique latine. Et l'Afrique? Elle vivrait mal d'en être écartée: l'Afrique du Sud, malgré ses problèmes, est le candidat naturel du continent noir, même si le Nigeria, le pays le plus peuplé d'Afrique, aimerait le contester ce rôle. On est donc déjà à treize pays. Et qui des puissances financières colossales du Golfe, devenues incontournables?

Au G8 de cette année, le Japon a également invité trois autres pays pour cette concertation d'après sommet: l'Australie, la Corée du Sud et l'Indonésie, pour un G13+3 à coloration nettement plus Asie-Pacifique, plus représentative de la tendance de l'économie mondiale. Sept pays africains (Afrique du Sud, Algérie, Sénégal, Ghana, Tanzanie, Nigeria, Ethiopie) participent par ailleurs lundi à une réunion spéciale sur l'aide au développement, sur fond de promesses non tenues par les pays développés.

On en arrive donc à une sorte de G20 au minimum, pour assurer une représentativité relative de la diversité du monde, des nouveaux pôles économiques et politiques de la planète.

Pourquoi le G8 et pas l'ONU?

La vraie question est là: élargir le G8 d'accord, mais pour quoi faire? Pourquoi créer une autre structure au lieu de réformer le système des Nations unies, certes imparfait, mais qui a le mérite d'exister et qui permet à tous les Etats de se faire entendre?

L'ONU a assurément plus de légitimité que le G8/G20 pour être le "directoire mondial". C'est une organisation universelle, qui traite -en principe- tous ses membres à égalité. Le problème est que les Nations unies ont été paralysées ou inefficaces pendant la majeure partie de leurs soixante ans d'histoire. D'abord par la guerre froide, puis par le torpillage délibéré de la superpuissance américaine, et aujourd'hui encore par les puissances émergentes ou retrouvées de la Russie et de la Chine (voir l'exemple du Zimbabwe en ce moment, de la Birmanie hier, etc.).

Réformer l'ONU s'est révélé une mission impossible. Kofi Annan s'y est cassé les dents, ne parvenant pas à faire passer sa réforme du Conseil de sécurité et du droit de veto représentatif du monde d'hier, pas d'aujourd'hui. La Chine n'a pas voulu y faire entrer le Japon, les Latino-américains se sont neutralisés sur leur choix, et les Européens, Français en tête, se sont accrochés à leur sureprésentation.

Alors exit l'ONU au profit du G20? C'est aller un peu vite en besogne. L'ONU reste un outil de légitimation international sans équivalent. Une résolution du Conseil de sécurité peut décider de la paix ou de la guerre, même si sa mise en œuvre est délicate. Une déclaration du G8 actuel ne vaut que le poids du papier sur lequel elle est imprimée. Faire passer la légitimité d'une instance à l'autre est à manier avec précaution, on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qui va émerger à la place.

Alors, finalement, qui dirige le monde?

C'est peu dire qu'on est dans une phase de transition du monde dans laquelle tout est fluctuant. Les instances de régulation mondiale sont dans l'impasse: l'ONU, on l'a vu; mais aussi le FMI dépassé par le monde réel de la finance, ou l'OMC qui ne parvient plus à conclure son nouveau "round".

Où se trouvera le centre de gravité de demain? Paradoxalement, l'une des structures qui se réorganise activement est l'Otan, passée en quelques années de bloc de défense de l'Europe de l'Ouest face aux chars soviétiques et qui n'a jamais tiré un coup de feu à l'époque de la guerre froide, à bras armé de l'Occident aux quatre coins du monde, et en particulier en Afghanistan face aux islamistes.

C'est un paradoxe car les Etats-Unis, dont on pensait après l'effondrement soviétique qu'ils étaient la seule "hyperpuissance", selon le mot d'Hubert Védrine, se sont eux-même dévalorisés sous l'administration Bush, en particulier avec leur enlisement en Irak dont ils ne sont pas près de sortir. Mais dans le même temps, ils ont consolidé l'Alliance atlantique, qui est aujourd'hui prête à intervenir dans ce qui était autrefois considéré "hors champ", c'est-à-dire le reste du monde. Et la France s'apprête à réintégrer le commandement militaire intégré de l'Otan sous contrôle américain, rentrant ainsi dans le rang occidental pour le plus grand bonheur des Etats-Unis.

Une instance de concertation mondiale autour d'un G8 élargi à une vingtaine de pays, et une Otan, bras armé de l'Occident transformée en gendarme du monde: est-ce à cela que ressemblera le monde de demain? Difficile d'y voir un gage de stabilité et de progrès… La seule certitude est que l'organisation actuelle du monde prend l'eau de toutes parts et qu'il est urgent d'en inventer une autre.

 

07.07.2008

Comme en Biélorussie, un pays sans CDI, ça vous dit?

Un contrat de travail temporaire qui serait prolongé tous les ans… Certains patrons en rêvent sans trop y croire, d’autres l’ont déjà fait! Car c’est le meilleur moyen de s’assurer de la loyauté des citoyens envers le pouvoir en place.

La Biélorussie, vous ne voyez pas où c’est? Normal, on n’en parle presque jamais. Il s’agit d’une ancienne république soviétique, coincée entre la Pologne et la grande Russie. Non membre du Conseil de l’Europe -elle applique encore la peine de mort- la méconnue Biélorussie est considérée par Condoleezza Rice comme la dernière dictature du Continent. En fait, son président Alexandre Loukachenko a bien été élu, et ce en juillet 1994. Mais depuis, il a transformé son pays en une sorte de forteresse imprenable, de musée politique du soviétisme le plus pur, où c’est l’homme fort qui décide de tout… et notamment de la forme de votre contrat de travail.

En public et vu le contexte, rares sont les employés biélorusses à maudire leur président pour avoir eu cette idée saugrenue, en 2004, de supprimer les CDI par décret. Mais une fois l’anonymat garanti, les plaintes jaillissent. Celles d’Ana (le prénom a été changé) par exemple. A 30 ans, cette filiforme et jolie salariée est secrétaire trilingue dans une grande entreprise publique. Et comme près de 70 % des travailleurs du pays, elle reçoit donc son salaire directement de l’Etat. 150 euros par mois, presque une bonne rente. Donc, après ses études payées par le Gouvernement, elle est allée travailler gentiment là où on lui a dit de poser ses stylos.

Mais aujourd’hui, elle déchante:

"Depuis l’instauration des contrats renouvelables, nous sommes devenus des moutons. La durée des CDD varie selon les employeurs. Parfois c’est un an, parfois c’est cinq ans. Chez moi il faut signer de nouveau tous les ans. Quand j’ai été embauchée, les CDI existaient encore, mais c’est fini tout ça. Désormais, je ne dis plus rien, j’ai trop peur de perdre mon poste, parce qu’en Biélorussie, si tu es au chômage, tu es perdue. On va t’obliger à balayer dans la rue! Donc, s’il vous plaît, ne dites pas que je vous ai parlé, sinon ils risquent de ne pas renouveler mon contrat."

"Ils", ce sont ceux d’en haut, les patrons, les employeurs, le pouvoir, qui forment une même caste pour les petits salariés. Car plus que justifiée par un souci de "modernisation du marché du travail", nécessaire dans les économies de marché mais peut-être un peu moins dans les régimes post-soviétiques, la généralisation des contrats précaires se révèle être l’arme politique la plus efficace trouvée jusqu’ici par Alexandre Loukachenko pour s’assurer les bonnes grâces de ses citoyens.

Un syndicat officiel qui applique la feuille de route présidentielle

Impossible pour un enseignant de militer pour les droits de l’homme, inimaginable pour un fermier de kolkhoze de protester si les chiffres de son exploitation sont gonflés, impensable pour un médecin de noter la cause réelle de décès d’un patient lorsque s’achève sa longue maladie… due aux retombées radioactives de la catastrophe de Tchernobyl. Tout est bétonné de silence, pour cette journaliste d’un organe de presse semi-officiel

Et ce ne sont pas les syndicats qui vont aider les employés face au gouvernement. Là encore, le terrain a été bien préparé. En effet, en 2001, la fédération des syndicats de Biélorussie est redevenue un syndicat officiel, comme du temps de l’époque soviétique. Le nouveau syndicat revendique plus de quatre millions de membres sur un pays de dix millions d’habitants. Le discours de son numéro deux, Andrey Lukjanovich, qui reçoit au dixième étage de l’immense bâtiment du siège à Minsk, est digne de celui d’un ministre du travail dévoué dans son application de la feuille de route présidentielle

Il existe bel et bien encore quelques petits syndicats indépendants. Mais ils sont harcelés par le Pouvoir et ne sont pas en mesure de rencontrer réellement les salariés qu’il représente dans les entreprises. Selon M. Bukhvostrov, le président du syndicat de l’Union des travailleurs de l’électronique (3 000 encartés), le chantage à l’emploi est bel et bien devenu une clé de voûte du système autoritaire biélorusse

De nombreux employés syndiqués dans des organismes encore indépendants ont vu leur contrat ne pas être reconduits. De quoi faciliter considérablement le dialogue social.

17.06.2008

Europe: vos dix idées pour vous réconcilier

Après les récriminations, les coups de cœur. Malgré le flot de reproches que l'UE inspire, il reste des motifs d'espérer un avenir à la construction européenne. A la différence de celle de 2005, la crise de confiance due au non irlandais fait émerger des idées nouvelles. Rue89 reprend dix des vôtres pour se réconcilier avec l'Europe.

L'Europe peut porter un vrai projet de société harmonieuse

L'idée que l'Union européenne doit incarner un projet de société idéale est très ancrée dans nos imaginaires. Que l'on soit partisan du oui ou du non, les buts définis par les pères fondateurs doivent rester au centre du processus de la construction européenne. Anny Paule, docteur en sciences de l'éducation, s'en fait ainsi l'exégète:

"Il serait grand temps que tout soit remis à plat, qu'on cesse d'agglutiner des pays sans demander aux peuples ce qu'ils souhaitent, qu'on réfléchisse à ce que serait une Europe harmonieuse, une Europe de paix sociale… Nous allons droit vers une dictature de l'argent et nous nous éloignons chaque jour davantage des idéaux démocratiques."

Comme Essem, qui pousse une sorte de cri du cœur:

"L'espoir de l'Europe était que tous ensemble on puisse créer quelque chose de nouveau, de meilleur que ce que l'homme avait fait jusque-là, de devenir enfin adulte!"

De même, Candide, cultivateur de jardin, vient nous rappeler que le non de 2005 n'était pas une réaction de rejet de l'idée européenne, bien au contraire:

"Pourquoi laisser entendre que les partisans du non au traité de Lisbonne n'aiment forcément pas l'Europe? Une partie importante du non français avait été relayé par Laurent Fabius. Il a toujours exprimé que c'est justement parce qu'il aimait l'Europe, qu'il ne voulait pas que celle-ci se définisse un cadre social réducteur."

L'Europe propose un Parlement plus démocratique

Pour Francisc, l'Union européenne a aujourd'hui l'immense avantage de proposer un Parlement bien plus moderne que celui des institutions bicamérales de la Ve République. Une avancée à la fois sur le plan de l'équilibre des pouvoirs et de la démocratie:

"C'est tout de même incroyable, ce déversement de récriminations alors même que le parlement européen est dix fois plus démocratique dans son fonctionnement et même dans son élection que le parlement français (avec son croupissant Sénat anti-démocratique, son cumul des mandats, sa non-maîtrise de l'ordre du jour, le manque de pouvoir de ses commissions, etc.). Renseignez-vous: le parlement européen est beaucoup plus moderne, sérieux et travailleur."

L'Europe peut promouvoir de fortes valeurs communes

Et si le débat européen était d'abord une bataille des idées? Cette analyse est présente dans de nombreuses contributions des riverains. Valdo Lydeker, partisan du non, s'en fait l'écho en prônant un retournement spectaculaire, par rapport aux thèmes traditionnellement avancés par les responsables politiques siégeant à Bruxelles:

"Mais quand on proposera un traité clair proposant coopération politique, projets de coopération économique entre pays et avec le Sud, accueil humain des immigrés, harmonisation fiscale, minimums sociaux à respecter pour chaque pays, et affirmant clairement que définitivement santé, éducation, culture, environnement sont exclus des biens marchands et des accords commerciaux, je réviserai peut-être ma position."

L'Europe peut offrir à la gauche un vrai renouveau conceptuel

Dans le marasme intellectuel où la gauche s'est engluée, Jmal estime que l'Europe peut aussi être une opportunité de mener le combat politique. Autrement dit, comment renverser une tendance de fond qui préside depuis plusieurs années à la rédaction des traités européens…

"Les traités que l'on nous propose veulent imposer, quasiment à jamais, les politiques économiques les plus à droite que l'on ait vu à ce jour. C'est inadmissible, cela devrait l'être même pour les gens de droite, à condition qu'ils aient un minimum d'honnêteté.
Que l'on nous propose une vraie constitution, politique et non économique, et on verra alors vraiment les gens se prononcer sur la question suivante: veulent-ils ou non une Europe politique? La question que l'on nous pose aujourd'hui est: voulez-vous pour les cent ans à venir vivre dans une Europe régie par la seule et unique loi de la concurrence (qui s'assimile à la loi du plus fort)."

Vue sous cet angle, l'Europe ne peut susciter un enthousiasme débordant.

L'Europe permet d'aborder la mondialisation en position de force

Dans un monde agité par des mutations aussi rapides que profondes, l'espace européen est aussi une garantie de défendre une communauté d'intérêts face aux grands ensembles mondiaux. Gandijyn s'en fait l'écho, persuadé qu'il est temps d'agir.

"Les tectoniques des plaques terrestres, il en est de même en géopolitique. Il semblerait qu'il y ait urgence à ce que l'Europe se construise rapidement, car en Asie, "ils" ne nous ont pas attendus. Ni les Etats-Unis avec le Canada et le Mexique. M. Sarkozy et Angela Merkel veulent agir "dans l'urgence" et dans la précipitation -contraire à l'esprit des européens qui pensent (encore) être victorieux, et supérieurs sur tous les fronts (dont l'économie)… et se croient (encore) dans les années royales des Trente glorieuses. C'est fini, nous allons déchanter, et il est bon d'ouvrir les yeux avec discernement."

L'Europe va nous permettre de bâtir un modèle politique inédit

Malgré les non référendaires successifs, malgré les maladresses des politiques, malgré le gouffre séparant aujourd'hui élus et électeurs, chacun a envie de croire à la possibilité d'un nouveau modèle politique à l'échelle du continent. Observateur attentif de la vie publique, Nicolas Cadène, collaborateur parlementaire du député socialiste Jean-Louis Bianco, le dit à sa façon, tirant les leçons du non irlandais:

"Il est plus que temps de promouvoir une véritable Union politique, ambitieuse, proposant une alternative crédible et attrayante (modèle social, environnemental, etc.) et non une simple union économique qui, au final, ne satisfait ni les plus libéraux (au vrai sens du terme) ni les plus sociaux-démocrates et socialistes. En réalité, l’Union d’aujourd’hui satisfait essentiellement le corporatisme d'une certaine élite."

Quel modèle? La question reste entière. Pour Berserk11, les dernières consultations populaires incitent à se pencher de nouveau vers le modèle historique:

"L'Europe, la vraie, celle des peuples, ne veut pas d'une fédération du type Etats-Unis et n'en a jamais voulu. Nous avons toujours rêvé d'une confédération, culturellement et politiquement, c'est selon ces termes que les premières fondations européennes avaient été posées."

L'Europe peut nous permettre de maintenir un modèle social fort face à la crise

Face à la triple crise financière, immobilière et énergétique, la perspective d'un ensemble supranational cohérent est réelle. Elle offre l'avantage de résister aux pressions libérales de l'économie. Un habitué de Rue89, Jean Bachèlerie, en fait la démonstration en soulignant avec conviction:

"L'heure est au réveil: construisons une Europe indépendante, respectueuse des hommes, des peuples, une Europe fière d'elle-même et croyant en son avenir, investissant en infrastructures: TGV, autoroutes de l'information, recherche, éducation publique."

L'Europe est inscrite dans notre quotidien

C'est un aspect qui échappe trop souvent au débat politique: l'Europe est désormais dans nos vies quotidiennes. On la parle, on la mange, on s'y rencontre et on y fonde une famille, bien plus régulièrement que les générations précédentes. Perjovem, Antiquus facturum à Divodorum, est attentif à cette dimension:

"Ben, moi je l'aime l'Europe! Etant Lorrain, je peux acheter une voiture française, l'essence et des cartouches de cigarettes, vachement moins chers au Luxembourg, qu'en France. C'est kif-kif avec les englishs qui viennent acheter de l'alcool et des baraques en France…"

Idem pour Anthropia, qui décrit l'Europe comme une donnée consubstantielle:

"L'Europe, je l'aime. Plus jeune, j'en ai appris trois langues, juste parce que je souhaitait pouvoir me balader en comprenant mes voisins."

Les mentalités sont donc peut-être bien plus en avance qu'on ne le pense sur les résultats électoraux.

L'Europe va réhabiliter le référendum d'initiative populaire

A part nos amis suisses, qui ont une vieille et régulière pratique de la consultation par référendum, ce mode de consultation électorale n'est pas vraiment en vogue dans les pays européens. Les stratèges de Bruxelles vont-ils réussir l'exploit de réhabiliter cette forme d'expression politique? En tout cas, de nombreux riverains réclament l'idée d'un référendum. A commencer par DBL8:

"Ce qu'il faudrait: faire un référendum dans tous les pays en même temps; pour ceux qui ont une Constitution qui les en empêche, il est surement faisable d'en changer.
Comme ça, ce serait la majorité de tous les Européens votants qui serait pris en compte."

Idée reprise a contrario par Pierrejcallard, qui voit dans le non les prémices d'un oui:

"Le vrai message en filigrane, c'est que si tous les Européens étaient appelés à se prononcer, ils rejetteraient sans doute la Communauté dans sa forme actuelle. Et c'est ce rejet qui est un espoir pour la création d'une véritable Europe."

L'Europe peut nous éviter le pire

Pessimistes ou optimistes, les internautes de Rue89 ont tous conscience qu'une large part de notre avenir collectif se joue autour de la question européenne. Un enjeu ainsi résumé par Survivant, qui y voit le risque d'une explosion sociale beaucoup plus dévastatrice:

"Le plan C, c'est l'Europe sociale ou l'éclatement de l'Europe. Une fois que les pays de l'Est auront épuisé toutes les subventions pour redresser l'économie du pays, que les peuples à leur tour se rendront compte qu'ils sont restés sur le carreau puisque les subventions seront partagées pour les entreprises, l'agriculture… La grogne se fera encore plus forte et plus dangereuse surtout."

Laissons le dernier mot à Churchill, en le paraphrasant: finalement, l'Europe ne serait-elle pas le moins pire des systèmes politiques, à l'exception de tous les autres?

 

"L'offre raisonnable d'emploi" fera-t-elle baisser le chômage?

C'est la nouvelle arme du gouvernement censée faire baisser le chômage: l'offre raisonnable d'emploi. Présenté mercredi en Conseil des ministres, le dispositif est attaqué depuis par l'opposition et les syndicats qui crient à la "stigmatisation" des chômeurs.

Pour défendre le texte et son objectif -"ne pas basculer dans le chômage longue durée"-, le jeune secrétaire d'Etat à l'Emploi Laurent Wauquiez court alors les médias. Notamment pour tenter d'en définir des contours encore très flous et expliquer que la lutte contre le chômage doit rester une priorité.

Des chiffres que Laurent Wauquiez semble avoir des difficultés à cerner

Mais, à la vue des chiffres, "traquer" -selon l'expression du socialiste Pierre Moscovici"- les chômeurs qui fraudent les Assedic n'apparaît pas forcément comme le moyen le plus efficace de faire diminuer le nombres de sans-emploi en France, qui s'élève encore à deux millions. Des chiffres que Laurent Wauquiez semble avoir des difficultés à cerner.20080609Dares.jpg

Invité mercredi sur France Inter, le secrétaire d'Etat à l'Emploi rechigne à expliquer combien de personnes seront concernées. Avant de finir par lâcher: "Grosso modo, la fourchette est aux alentours de 5%." (Ecouter le son)

L'étude publiée pas plus tard que le 2 juin par la Dares (Direction de l'animation et de la recherche des études et des statistiques), l'organe chargé des statistiques au sein du propre ministère de Laurent Wauquiez, donne pourtant un chiffre bien moins élevé. Elle révèle que "seules 2% des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé".

Le texte ne donne pas la définition de ce qui est "raisonnable" ou pas

Une seule chose est claire pour l'instant: le moyen pour contraindre ces chômeurs récalcitrants à retrouver tout de même un emploi. Le projet de loi prévoit en effet une diminution des allocations des chômeurs ayant refusé deux offres d'emploi dites raisonnables.

Que faut-il cependant entendre par "raisonnable"? C'est là que la controverse se situe, c'est ce point qui est taxé de "malsain et injuste" par la CFDT. Le texte n'en donne pas la définition. Ce n'est qu'en rassemblant les interventions médiatiques de Laurent Wauquiez, que l'on parvient à dégager trois critères:

► Une offre "qui correspond grosso modo à la qualification" du chômeur.
► Une offre qui se situe "dans un périmètre de 30 km" ou d'"une heure de transport en commun" autour du domicile du chômeur.
► Une offre dont la rémunération est inférieure de 5% maximum par rapport au dernier salaire durant la première année de chômage, ou est simplement supérieure à l'indemnisation des Assedic à partir de la seconde année de chômage.

Une offre, en tout cas, qui ne laisse pas indifférents les parlementaires, qui auront à examiner le projet de loi à partir du 23 juin. Depuis mercredi, dans les couloirs de l'Assemblée nationale, arguments de la majorité et de l'opposition s'opposent. (Voir la vidéo)

"On finit par jeter la suspicion sur ces millions de gens qui sont soit au chômage soit au RMI", s'insurge le député PS André Vallini, pour qui il faut d'abord "s'occuper sérieusement" de "l'immense majorité des chômeurs qui sont des gens qui cherchent vraiment du boulot".

Les députés UMP font eux une analyse évidemment différente du dispositif. Selon Hervé Mariton, c'est "un encouragement de la rencontre entre l'offre et la demande", et "la lutte contre la fraude là-dedans a sa place". L'offre raisonnable d'emploi serait avant tout "l'encouragement d'un état d'esprit où il faut se bouger".

Le PS veut plutôt "personnaliser l'accompagnement du demandeur d'emploi"

Idem pour le président UMP de la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale, Pierre Méhaignerie: "C'est un débat qui mérite d'être posé." Il estime que cette mesure va dans "l'intérêt" des "salariés qui restent trop longtemps au chômage". D'autant que "les entreprises, depuis un ou deux ans, ont du mal à trouver de la main-d'œuvre dans les secteurs de l'industrie, du bâtiment et du transport".

Pourtant, là encore, la Dares affirme l'inverse. C'est même précisément un des points majeurs développés par l'étude, qui souligne que "le manque d’offres d’emploi ou l’inadéquation de la formation ou de l’expérience des personnes concernées sont perçus comme les principaux freins au retour à l’emploi".

D'où la proposition du président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale, Jean-Marc Ayrault, de "personnaliser l'accompagnement du demandeur d'emploi" au lieu de multiplier ces mesures "humiliantes", de parvenir enfin à la "mobilisation du demandeur d'emploi lui-même, mais aussi à la mobilisation de tout l'outil de formation et à la mobilisation des entreprises".

 

16.06.2008

Europe: vos dix raisons de ne pas l'aimer

Aprés les 53,4% de "non" irlandais au Traité de Lisbonne, vos réactions mêlent colère, amertume et lassitude face à une Europe qui semble laisser ses habitants au bord de la route. Revue des dix raisons que vous avez de ne pas la soutenir.

L'Europe nous appauvrit

Cette première critique revient fréquemment dans les commentaires: l'Europe à vingt-sept ouvre encore un peu plus au vent mauvais de la mondialisation. Fuel_Injected le résume en une formule:

"J'en veux pas de leur Europe à trois francs et six sous qui délocalise à tombeau ouvert!"

En anglais dans le texte, Madiran, "business analyst", met cause le "deux poids, deux mesures" de la construction européenne:

"Notez que, d'un côté, le traité parle seulement de business et pas des droits des gens… Tandis que, de l'autre, le Royaume-Uni et la Suède ont choisi de rejeter l'Euro par exemple, et personne ne les menace. Ce 'non' ne choque pas l'Europe, il choque Bruxelles."

L'Europe risque de nous appauvrir

Une nuance dans cette critique économique avec Persée, arpenteur. Pour ce riverain, c'est la perspective de ne plus profiter des avantages économiques apportés par l'Europe qui a, au contraire, motivé le "non" irlandais:

"Les Irlandais ont voté non parce qu'ils veulent pouvoir continuer à faire du dumping fiscal. Pour eux, comme pour les Anglais, l'Europe, c'est un carcan législatif qui va introduire une réglementation plus sociale sur un marché du travail et une économie dérégulés.

Pour les Français, c'est carrément l'inverse. On a dit non parce qu'on a eu le sentiment que l'Europe n'allait pas nous protéger, que les différents règlements allaient niveler vers le bas notre niveau de protection sociale et accroître la dérégulation de l'économie."

L'Europe à 27 pays membres, c'est trop grand

Emachedé est convaincu que le processus d'élargissement entamé en 1995 (Union européenne à quinze), puis étendu en 2004 aux voisins de l'Est, a été fatal au projet politique:

"De toute manière à douze, on ne pouvait pas se mettre d'accord, alors à vingt-sept pays… Déjà que nous étions handicapés par les Anglais, taupe des Etats-Unis, mais avec les nouveaux pays de l'Est, dont l'entrée n'a jamais été soumise à référendum, cela ne pouvait que déstabiliser une Europe aux fondations fragiles."

L'argument est repris par Ferdinand Bardamu, sans étiquette, pour qui la faiblesse politique profite à la domination économique:

"Déjà, être vingt-sept, c'est l'erreur. Cela est parti d'une volonté de diluer l'Europe pour en empêcher la construction politique. Cet élargissement infini est la preuve même que le seul et unique but de cette Europe libérale est de mettre en place un grand marché patronal ou les sans-grades se battent entre eux pour le plus grand bien des multinationales."

L'Europe basée sur un traité illisible et incompréhensible, ce n'est pas démocratique

L'impression d'une coupure profonde entre la classe politique européenne et les électeurs s'incarnent dans l'objet même du référendum. Pour Childeric, le texte du traité de Lisbonne pervertit l'exercice de la citoyenneté:

"Des parlementaires qui votent le contraire de leur peuple, ça pourrait bien plus ressembler à de l'élitisme de classe, n'est ce pas? Quant à parler de "complication plus qu'il n'y parait", appliquez-le au traité proposé qui est illisible pour le commun des citoyens, cela s'apparente plus à de l'antidémocratie et on peut y soupçonner une arnaque, à juste titre."

L'Europe version Lisbonne affaiblit la souveraineté nationale

Pour elisa33, l'échec de cette nouvelle consultation repose aussi sur le réflexe patriotique. A l'appui de sa démonstration, elle cite la députée européenne irlandaise Kathy Sinnott, fortement engagée dans la campagne du "non":

"Mme Sinnot souligne que l’Irlande perdra sa neutralité militaire, statut à laquelle le peuple irlandais reste fortement attaché. Elle évoque une clause du traité qui stipule que 'les Etats membres devront progressivement améliorer leurs capacités militaires' et ajoute que 'même si le Traité de Lisbonne nous donne un droit de veto permettant de refuser l’envoi de soldats irlandais dans tel ou tel point chaud sous le drapeau de l’UE, on n’aurait pas le droit de s'écarter de la course aux armements européenne'."

Un avis repris par Job, qui a consulté le "site du principal mouvement organisé du Non…" qui détaille les "huit raisons de voter non à Lisbonne", dont la première est sans ambiguïté:

"Cela créé un Président et un ministre des Affaires étrangères non élus."

L'Europe actuelle est dirigée par des politiques de droite

L'Europe serait-elle aussi victime de son ancrage conservateur? C'est le reproche de Glencc, qui constate que le mécanisme institutionnel de Bruxelles ne favorise pas le pluralisme politique:

"La Commission européenne est nommée par le Conseil de l'Union européenne qui regroupe les ministres des gouvernements de chacun des Etats membres, puis le Parlement européen approuve ensuite cette nomination. Tant que nous élirons des décisionnaires de droite aux hautes fonctions européennes, l'Europe restera à droite. Vous voulez que l'Europe change? Changez ses dirigeants!"

L'Europe trébuche sur la méthode référendaire

Le thème du déficit démocratique est très souvent avancé par les détracteurs des traités européens. Mais le référendum est-il bien le mode de consultation le moins contestable? Question de méthode, comme le souligne Djoole, en démission, dont l'argument est fraîchement débattu par les riverains:

"Je ne pense pas que le référendum soit le plus approprié pour ce type de décision. C'est un choix qui demande à mon avis du recul, de l'expérience, une vision large des enjeux et des conséquences. Je ne crois pas que le peuple, dont je fais partie, soit à même d'avoir ce recul. Nous votons avec nos émotions, nos ressentis, avec en ce moment nos difficultés dues à la crise du pétrole. Nous ne répondons pas, le plus souvent, à la question posée mais nous en profitons pour faire part de notre mécontentement sur une foule d'autres choses!"

Autrement dit, dans un référendum, on ne répond pas à la question posée mais à celui qui la pose. Pour Sinclair, c'est plutôt la répétition du scénario de 2005 qui se dessine:

"Ce traité couronnait une déception. Il consacrait a peu de frais, en présentant autrement le même traité refusé par les Français et les Hollandais, les mêmes erreurs."

L'Europe ne prend pas en compte les mentalités locales

L'argument revient à chaque fois dans le discours des opposants à la construction européenne: Bruxelles ne respecte pas le cours des habitudes et idéologies locales. Ludivine van de Spock, journaliste scientifique vulcano-belge, rappelle cette dimension du repli identitaire:

"Certes, c'est bien qu'un autre peuple européen dise non aux traités imposés d'en haut dans une logique technocratique. C'est bien que les Irlandais disent non à l'Europe ultralibérale et incapable de défendre les industries européennes. Mais je n'oublie pas que le non irlandais inclut aussi des sentiments moins nobles et humanistes, comme le refus de l'avortement par exemple…"

Alfary reprend l'argument, en lui donnant une autre dimension, presque méta-politique… comme si l'époque actuelle avait le plus grand mal à construire du politique:

"Le vote irlandais est-il un retour fracassant du besoin d'utopie? Peut-être bien, à considérer que celle-ci est la résistance permanente au marché et à l'esprit de consommation. Peut-être bien, à supposer que les clercs ont trahi et que des institutions, fussent-elles assommantes de beauté ingénieuse, ne combleront d'aise que les seuls praticiens."

En somme, les politiques européens doivent apprendre à nous faire rêver.

L'Europe est aussi victime de ses propres partisans

Parfois, les pro-européens fournissent aussi de bons arguments à tout ceux qui doutent de la légitimité de la construction européenne. Siko, étudiant à Bruxelles, a beaucoup de mérite à argumenter face aux riverains, y compris lorsqu'il détaille ce qu'il nomme les "points faibles et les flous du traité":

"- le report à 2014 au mieux, 2017 probablement, des dispositions institutionnelles les plus intéressantes (vote à la double majorité, réduction du nombre des commissaires…);
- le statut de la Charte des droits fondamentaux, dont il est précisé qu'il est contraignant, mais par un simple article de renvoi (flou juridique);
- le rôle de la libre concurrence, supprimée des objectifs du traité mais réintroduite dans un protocole sur la libre concurrence (toujours flou juridique);
- l'articulation des compétences du Haut représentant pour les affaires étrangère et la politique de sécurité, et celles du Président de la Commission et du Président du Conseil européen (risque d'empiètement);
- la négociation par le Royaume-Uni d'une extension de ses clauses d'"opt-out" à l'intégralité des dispositions relatives à l'Espace de liberté, sécurité, justice;"

L'"opt-out" est la possibilité, inscrite en annexe d'un traité, de bénéficier d'exceptions à une règle commune.

L'Europe ne sait plus dans quelle direction se développer

Enfin, derrière les critiques, une réelle inquiétude se profile: où et comment l'Europe va-t-elle désormais pouvoir se construire? Une interrogation partagée, quelles que soient les idées défendues. Ainsi, Marmotte64, super héros, qui dit avoir voté "oui" au référendum français de 2005, exprime sa perplexité au sujet de ce nouveau référendum:

"Il y a deux choses que je trouve inacceptables. D'une part, le fait de revenir avec un projet qui a déjà été refusé et sans prendre la peine de le présenter à ceux qui l'avaient rejeté: j'entends les Français ou les Hollandais qui avaient signifié par référendum leur refus.

D'autre part, le fait que les citoyens, qui sont le primat de la démocratie soient écartés car (implicitement) trop cons pour donner un avis sur le sujet, créant de facto une scission (grave) entre le peuple et ses représentants pour un sujet 'fondamental' (ne dit-on pas d'ailleurs qu'une Constitution est une 'loi fondamentale'?)."

Après ce troisième non, comment l'Europe va-t-elle pouvoir empêcher les divorces?

 

14.06.2008

Enormes fissures dans la façade paritaire du gouvernement

Pendant que Nicolas Sarkozy dévoile les dernières mesures pour diminuer les dépenses de l'Etat, des associations protestent contre la baisse de moyens accordés aux politiques d'égalité. En noyant dans la Révision générale des politiques publiques le démantèlement du Service des droits des femmes, le gouvernement fait tomber le masque paritaire derrière lequel il se cachait.

Au commencement était un gouvernement presque paritaire. En tout cas le plus paritaire que la France aie connu jusque-là. Un an plus tard, une pétition circule, déjà paraphée par plus de 5500 personnes pour protester contre le démantèlement du Service Droits des femmes et de l'égalité (SDFE) voulu par la RGPP.

Parmi les premières signataires: Martine Aubry, Ségolène Royal, mais aussi des femmes de droite comme Marie-Jo Zimmermann, députée UMP, rapporteure de l'Observatoire de la parité, présidente de la délégation aux droits des femmes de l'Assemblée Nationale ou Gisèle Gautier, sénatrice, présidente de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes du Sénat.

Si on ne compte plus les inégalités, il n'y a plus d'inégalités

Trop c'est trop! D'abord, contrairement à ce qui avait été affirmé dans les hourras post électoraux, le gouvernement n'est pas si paritaire qu'il en a l'air: sept femmes sur quinze ministres mais seulement quatre femmes sur dix-sept secrétaires d'Etat. Au total, onze femmes sur trente-trois membres, ça fait un tiers. Ensuite, et surtout, il n'y a plus, dans ce gouvernement, ni ministère ni secrétariat d'Etat en charge des questions d'égalité entre hommes et femmes.

C'est Valérie Létard, secrétaire d'Etat à la solidarité qui a, petit à petit, hérité de cette épineuse question: handicapés, personnes âgées, pauvres, femmes, même combat! Ce dispositif donne une idée de l'importance accordée à la question. Le SDFE va subir le même sort, il sera "noyé" dans des services rattachés au ministère de la Cohésion sociale.

Et c'est bien ce qui fait bondir les associations de femmes. En supprimant la dernière administration qui agit de façon transversale sur tout le territoire, le gouvernement donne dans le déni de réalité. Il avait déjà fermé, au mois de mars, le seul centre de documentation spécialisé sur ces questions. Si on ne compte plus les inégalités, il n'y a plus d'inégalités, plus de politiques publiques pour les faire baisser. C'est magique la politique. Or, Olga Trostiansky, présidente de la CLEF, lobby européen des femmes, s'alarme:

"Qu'il s'agisse de violence conjugale, d'inégalités salariales, d'accès au pouvoir, la question du droit des femmes n'est pas réglée en France, dans certains domaines, ces droits sont même en recul."

 

Un recul incompréhensible au moment où s'ouvre la présidence française de l'Union Européenne. Comme le fait remarquer Marie-Jo Zimmermann, en agissant ainsi, nous ne respectons pas ses nos engagements internationaux:

"La France a signé la convention de l'ONU sur l'élimination des discriminations à l'égard des femmes (CEDEF). Or, l'existence d'un service comme le SDFE est indispensable pour tenir cet engagement international."

Comment apprécier le caractère égalitaire des politiques publiques?

De son côté, Laurence Rossignol, secrétaire nationale au Parti socialiste chargée du droit des femmes, revient aux fondamentaux d'un ministère de plein exercice en charge des droits des femmes, dont "le rôle doit être d'examiner l'ensemble des politiques publiques au regard de la question de l'égalité femmes/hommes". Et de citer deux exemples:

"Travailler plus pour gagner plus. Les femmes assument la quasi totalité des tâches domestiques et familiales. On ne voit pas comment elles trouveraient le temps de travailler plus pour gagner plus. C'est une régression. Deuxième exemple, les mesures prises concernant la participation et l'intéressement. Cela concerne les salariés des grandes entreprises. Or majoritairement, les femmes travaillent dans des PME et des entreprises de service à la personne. Qui évaluera ces politiques-là demain, qui en atténuera les effets sur les femmes? Ce ne sera plus le SDFE tel qu'il existe aujourd'hui. Bref. Pour éviter d'avoir à traiter les problèmes d'inégalités entre hommes et femmes, il suffit de les nier."

 

13.06.2008

Quand les agences d'intérim prêchent l'esprit de mission

Vous ne pouvez pas avoir manqué ces pubs de Manpower: "Un jeune Français a deux fois plus de risque d’être chômeur qu’un jeune Allemand. Et quatre fois plus qu’un jeune Danois. Arrêtons le gâchis. Imaginons de nouvelles solutions, vite." Gros plan sur les efforts entrepris depuis quelques années par les entreprises d’intérim pour acquérir une image d’employeur modèle.

"Dis, raconte-moi l’intérim." Et bien, c’est l’histoire d’un secteur dont les entreprises étaient qualifiées de "nouveaux marchands d’hommes" (par l’économiste Guy Caire en 1973) et qui aujourd’hui se revendique comme "vecteur important d’insertion professionnelle", selon le Prisme, syndicat du secteur. Beau cas de "storytelling", dira-t-on aujourd’hui pour faire mode; ou plus prosaïquement, bel effort de marketing RH.

A l'origine, un dispositif pour personnes "en difficultés professionnelles"

L’acte fondateur de cette nouvelle histoire a lieu en janvier 2005. La loi Borloo autorise les entreprises d’intérim à réaliser des placements en CDI et CDD; en septembre de la même année, un accord de branche facilite les embauches de personnes "en difficultés sociales et professionnelles particulières". L’intérim joue désormais un rôle plus large que la gestion des pics d’activité ou le remplacement de salariés absents.

Creyf’s Intérim change son nom en "Start People: agence d’emploi" et Manpower adopte le slogan "créateur de solutions d’emploi". Le syndicat des entreprises de travail temporaire (Sett) voit la lumière et se rebaptise Prisme (professionnels de l’intérim, services et métiers de l’emploi). Un petit film édifiant sur le site illustre cette évolution.

Les entreprises du secteur proposent donc désormais des offres d’emploi en CDD, CDI ou intérim. A la carte. D’ailleurs –l’histoire continue- et si l’intérim était une solution choisie? Pour la liberté, la diversité des expériences menées, la rémunération plus élevée… Cette tentative de séduction s’adresse en particulier aux cadres. Une population investie avec force par les entreprises de travail temporaire, comme Adecco, qui a créé au début de l’année un réseau "Adecco Experts".

Employeur choisi, donc et même… modèle. C’est le clou de l’histoire. Les intérimaires bénéficient de formation professionnelle, ont accès à une mutuelle et au crédit immobilier par l’intermédiaire du Fonds d’action sociale du travail temporaire (Fastt). Intérimaires sans galère, donc.

Résumons. Vous pensiez qu’intérimaire rimait avec précaire? Les entreprises de travail temporaire françaises sont à la pointe de "l’innovation sociale", avec "trente cinq accords en vingt ans et le statut de l’intérimaire le plus protecteur d’Europe", selon le Prisme. Elles sont mises en cause, et parfois condamnées pour discrimination raciale? Elles se dotent d’une charte déontologique, proposent des guides détaillés sur l’attitude à adopter en cas de dérapage du client, bref, s’affichent comme pionnières de la lutte contre les discriminations. Un exemple avec ce spot radio d’Adia.

Le passage "en douceur" des entreprises au "mode projets"

Travailler à coup de missions successives ne vous tente toujours pas? Pourtant c’est l’avenir, comme le montre l’adoption du CDD "à objet défini" ou l’organisation des entreprises en "mode projet". Bref, c’est un peu comme si les entreprises du travail temporaires nous montraient le chemin d’une flexibilité heureuse, choisie, responsable. "Better work, better life", comme dit le slogan d’Adecco. La critique est systématiquement retournée. C’est beau comme un revers décroisé. 20080609Dares.jpg

Il existe tout de même quelques études, quelques chiffres qui grippent cette belle histoire. Un document de la Direction de l'animation et de la recherche des études et des statistiques (Dares) notamment, où 75% des intérimaires déclarent qu’ils auraient préféré un CDI. 80% ont recours à ce type de contrat parce qu’ils "ne trouvent pas mieux" et ont besoin d’un revenu rapidement. 87% jugent que leur type de contrat les empêche de faire des projets à long terme.

Il y a aussi des témoignages, comme celui de la journaliste Elsa Fayner ("Et pourtant, je me suis levée tôt", éd. du Panama, 2008), qui s’est immergée trois mois dans le monde du travail précaire. Mais ces témoignages sont peu nombreux. D’après le Fonds professionnel pour l’emploi dans le travail temporaire (FPETT), les intérimaires estiment à 52% que leur situation est une "solution d’attente", 64% pensent qu’elle est "utile mais ne doit pas durer". Il est vrai que l’on n’a pas tellement envie de (se) raconter d’histoires dans ces moments-là.

 

Europe: cinq questions sur le référendum irlandais

Seul Etat à avoir soumis le traité de Lisbonne au référendum, l'Irlande vote ce jeudi. Peut-elle bloquer le projet ratifié par les autres?

L'Irlande vote ce jeudi sur le traité de Lisbonne, qui vise à réformer l'organisation des institutions européennes, pour les rendre plus efficaces. C'est le seul Etat à avoir choisi de soumettre le traité au référendum. Les autres, échaudés par les "non" français et néerlandais de 2005, ont préféré passer par la plus prudente voie législative.

Le vote aura lieu toute la journée, mais les résultats officiels ne seront connus que vendredi après-midi. Dans toute l'Europe, les responsables politiques s'inquiètent: si l'Irlande (1% de la population européenne) vote non, la réforme des institutions, sur laquelle ils planchent depuis huit années, devra-t-elle être de nouveau remise sur le métier?

Quelles sont les chances du oui et du non?

Au début de la campagne, le oui était largement en tête. Mais le non a pris petit à petit de l'ampleur. Jusqu'à ce qu'un sondage, à la fin de la semaine dernière, le donne gagnant. Selon cette enquête d'opinion publiée par le Irish Times, le nombre de personnes en faveur du "non" a presque doublé, passant de 17 à 35% en trois semaines, alors que le nombre des oui a décrû de cinq points pour s'établir à 30%. D'autres sondages ont donné le oui gagnant. Mais le camp du oui craint une faible participation, qui jouerait en faveurs des "nonistes", généralement plus motivés que les "ouistes".

Quels sont les camps en présence?

On retrouve un clivage proche de celui qu'on pouvait constater en France lors du référendum de 2005, avec d'un côté un camp du "oui" animé par les élites et les principales organisations politiques et syndicales du pays, et de l'autre une coalition hétéroclite de petits partis et associations:

Côté oui: le gouvernement de Brian Cowen, la plupart des partis politiques, le patronat, le puissant lobby agricole, les responsables des syndicats.

Côté non: le Sinn Féin, parti nationaliste, est le seul mouvement politique représenté au parlement (4 députés sur 166) à appeler à voter "non"

Quelques associations catholiques antiavortement (qui craignent une harmonisation des législations), animent également la campagne du non. A noter le rôle joué par l'association ultralibérale Libertas fondée par le milliardaire Declan Ganley: catholique pratiquant, père de quatre enfants, il s'est juré de faire dérailler le traité de Lisbonne. Il a fait fortune dans le commerce avec la Russie et les pays de l'est de l'Europe.

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Quels sont les arguments des "nonistes"?

Démocratie: le traité est abscons, pesronne ne peut comprendre ses enjeux, il est antidémocratique.

Place de l'Irlande dans l'UE: avec la limitation du nombre de commissaires européens,il n'y aurait de commissaire irlandais que pendant 5 ans tous les 15 ans.

 

Fiscalité: selon les nonistes, une plus grande intégration de l'Europe risque de nuire à l'Irlande: l'UE ne manquera pas selon eux de chercher à harmoniser les fiscalités. Or le pays a en effet profité du faible niveau de son impôt sur les entreprises (12,5% des bénéfices). Le traité de Lisbonne ne dit pas un mot sur le sujet.

 

Neutralité: l'Irlande est un pays traditionnellement neutre, pour des risons historiques (la proximité avec la Grande Bretagne). Les partisans du non mettent en garde contre un rapprochement de l'UE et de l'OTAN, contraire selon eux aux intérêts de l'Irlande. L'Irlande a toujours eu une rétiscence vis à vis d'une trop grande intégration européenne en matière de défense ou de sécurité, comme l'explique Bernadette Andreosso-O'Callaghane, professeure d'économie internationale à l'University of Limerick.

Avortement: il est interdit par la Constitution Irlandaise. Selon les opposants à l'avortement, la Charte des droits fondamentaux du traité risque (ce qui est très discutable) d'affecter cette disposition constitutionnelle qui "reconnaît le droit à la vie de l’enfant à naître". Le traité de Lisbonne reconnaît le droit à la vie des "personnes", et confie à la Cour européenne de Justice le droit d'interpréter cet article.

 

Pourquoi le "non" a-t-il mordu sur l'opinion?

Les partisans du traité de Lisbonne fustigent, non sans mauvaise foi, l'ingratitude des nonistes irlandais . Après tout, disent-ils, le pays est l'un de ceux qui ont le plus profité de l'Union européenne et de ses fonds structurels pour se développer. Dans les années 1990, les aides européennes représentaient jusqu'à 3% du PIB!

Quand l'Irlande est entrée dans la Communauté européenne en 1973, son PIB par habitant était d'un tiers inférieur à la moyenne euopéenne. Aujourd'hui, il se situe dans le peloton de tête européen, en seconde position juste derrière celui du Luxembourg... Et le "tigre celtique" est devenu contributeur net au budget européen.

Mais l'économie traverse cette année une mauvaise passe. Le taux de croissance a chuté (de 5,3% l'an dernier, il pourrait terminer à 2.5% cette année) et le nombre de chômeurs a atteint son plus haut niveau depuis dix ans... L'ambiance n'est plus à la fête dans l'économie irlandaise.

Selon Bernadette Andreosso-O'Callaghan, le non a progressé lorsque les Irlandais ont pris conscience des enjeux du référendum et pointé la question du déficit démocratique de la construction européenne.

Elle trouve certains points de comparaison avec la campagne française, même si les Irlandais ne se sont pas plongés, à la différence des Français, dans une lecture passionnée du texte du traité de Lisbonne.

Quelles seraient les conséquences d'un "non"?

Avec ses 4,5 millions d'habitants, l'Irlande peut-elle bloquer un projet que doivent ratifier tous les autres pays, représentant 480 millions d'habitants? C'est un cauchemar agité par le camp du oui, redouté à Bruxelles. José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, a prévenu: "Il n'y a pas de plan B." En cas d'échec du oui, trois solutions sont possibles:

Abandon du traité de Lisbonne, retour au cadre actuel (traité de Nice)

Renégociation générale du traité (mais les héros commencent à être fatigués de jouer les Sisyphe)

Octroi de clauses dérogatoires, réservées aux Irlandais, suivi d'un second vote. C'est l'option qui avait été retenue en 2002 pour le traité de Nice, que les Irlandais avaient rejeté, dans sa version initiale, par référendum.

 

C'est la troisième option qui est la plus probable: des protocoles peuvent ainsi prévoir des dérogations irlandaises sur les questions de l'avortement ou de l'intégration de la défense européenne. La technique de l' "opting out" existe, et elle a déjà servi pour éviter des clashes. Mais les défenseurs du traité en parlent le moins possible car pour dramatiser l'enjeu du référendum, mieux vaut cacher la possibilité d'un "plan B".

Ce qui est certain, en tout cas, c'est qu'un non irlandais gâcherait la fête de Nicolas Sarkozy, qui s'apprête à prendre, le 1er juillet, la présidence de l'Union européenne pour six mois.

 

11.06.2008

Comment se prépare la privatisation de la Sécu

Le sociologue Frédéric Pierru, de l'université Paris-Dauphine, vient de publier "Hippocrate malade de ses réformes" (Ed. du Croquant): il y démontre comment depuis soixante ans, les réformes successives préparent le terrain à la privatisation d'une part de plus en plus importante de l'assurance maladie.


"Le 'trou' de la Sécu est un mythe"

Plutôt que de raisonner en termes de besoins, le débat public sur la Sécurité sociale en général et sur l'assurance maladie en particulier se limite aux dépenses et notamment au manque de financement, le fameux "trou" de la Sécu. Pour Frédéric Pierru, membre du collectif "Raisons d'agir" (fondé par Pierre Bourdieu à la suite du mouvement social de 1995), parler de déficit permet surtout de justifier une politique de rigueur.

Pourquoi parle-t-on sans cesse de gaspillage?

Les gaspillages de l'assurance maladie sont évalués entre 150 et 400 millions d'euros sur un budget annuel de 150 milliards d'euros. Ils sont donc très minoritaires dans la part des dépenses de santé et pourtant, ils monopolisent le débat public.

De l'hôpital à l'entreprise de soins

Modernisés au début des années 1980, les hôpitaux ont été priés de tenir leurs budgets. C'était l'époque de la "dotation globale", qui fixait annuellement leurs enveloppes budgetaires. Malheureusement, la rigidité de cette politique a conduit des hôpitaux à répondre à une demande de soins croissante avec un budget toujours identique lorsqu'ils se trouvaient au cœur d'un bassin de population dynamique. Pour mettre en adéquation l'activité des hôpitaux et leur budget, la réforme Hôpital 2007 (de 2002) a instauré la "tarification à l'activité" (T2A). Mais elle a aussi ses effets pervers…

 

La concurrence en santé est dangereuse et contre-productive

Plus personne ne réclame l'instauration d'une concurrence en matière de santé. Même la très libérale OCDE est revenue sur ses prescriptions antérieures.

 

Qui bloque les réformes?

Les réformes de l'assurance maladie s'opposent à l'augmentation des prélèvements obligatoires. Mais elles refusent également de demander des efforts aux médecins libéraux, qui bloquent toute rationalisation de leur implantation. Selon Frédéric Pierru, les syndicats de médecins libéraux forment un front uni contre une meilleure organisation des soins.

Qui veut privatiser l'assurance maladie ?

Le sociologue montre comment les assureurs privés agissent pour mettre la main à chaque réforme sur une part plus importante du gâteau de l'assurance maladie. La réforme de 2004, en créant le "ticket modérateur", a créé le principe, qu'il ne reste plus qu'à étendre ensuite.

04.06.2008

Parachutes dorés: les grands patrons agacent l'Europe

Alors qu'on la donnait déjà partante, Patricia Russo, directrice générale pour le moins controversée d'Alcatel-Lucent, a sauvé sa place vendredi face à ses actionnaires. Elle s'est même vue accorder par ces derniers un parachute doré de 6 millions d'euros ainsi que 800000 stock-options à un prix d'exercice de 3,8 euros. Les pertes du groupe en 2007 s'élèvent pourtant à 3,5 milliards d'euros et le titre a perdu 50% de sa valeur depuis la fusion.

Une nouvelle polémique qui vient s'ajouter à celles, déjà nombreuses, liées aux indemnités de départ astronomiques versées à certains grands patrons ou aux montants de leurs salaires. Petit tour européen des grands scandales et petites solutions proposées par les politiques en plein débat sur le pouvoir d'achat en berne.

En France, Tepa, une loi pour rien?

Pendant sa campagne, Nicolas Sarkozy avait promis de s'attaquer au problème des parachutes dorés: la loi "Travail, emploi et pouvoir d'achat" (Tepa) subordonne le versement des indemnités de départ à des conditions de performance. Adoptée en août 2007, cette loi impose également une plus grande transparence aux sociétés. Près d'un an après, ce premier pas n'est pas encourageant. Ce week-end, une étude réalisée pour Le Monde a ainsi révélé qu'un quart des sociétés du CAC 40 prévoit de verser de tels "parachutes dorés":

"Pour l'année 2008, une enquête, réalisée par le cabinet de conseil Investorsight pour Le Monde, révèle que la transparence progresse mais n'incite pas, pour autant, à la modération (...). Les dix plus gros parachutes -qui se trouvent en majorité au sein du CAC 40- représentent un montant cumulé de près de 50 millions d'euros. En tête de liste figurent Patricia Russo, directrice générale d'Alcatel-Lucent, et Gilles Pélisson, directeur général du groupe Accor, avec 6 millions d'euros chacun."

Rien n'a donc changé sur le fond. La transparence aurait même des effets pervers, soulignés par une enquête de L'Expansion. Elle permettrait en effet "aux patrons de se caler progressivement sur les mieux dotés. Par ce jeu de contagion, les salaires augmentent". Ainsi, en 2007, les revenus des dirigeants du CAC 40 ont bondi de 58%. Au total, les quarante plus gros patrons français ont touché 161 millions d'euros en 2007 contre 102 millions en 2006, soit un gain par tête de 4 millions d'euros. Pour parvenir à ce résultat, l'Expansion a cumulé les salaires de base, le bonus, le gain encaissé sur les stock-options et les jetons de présence (rémunération accordée aux membres du conseil d'administration d'une société).

La France en chevalier blanc européen

"La France cherche à limiter les salaires des grands patrons en Europe" titrait samedi le journal britannique The Independant. Les déclarations de Christine Lagarde lors de la publication de l'enquête de l'Expansion en ont en effet presque fait la chef de file européenne de la contestation contre les revenus mirobolants des patrons. Avec une nuance:

"Mme Lagarde, elle-même ex-grande patronne à Chicago, a déclaré que de tels paiements aux patrons d'entreprises qui parfois ne vont pas bien étaient scandaleux. Mais 'il n'y a absolument aucun problème quand les gens réussissent, (...) qu'ils gagnent beaucoup d'argent'."

Une nouveauté toutefois dans le discours de la ministre: "Il faut craindre que sous la pression populaire, le règlement, la loi, les directives européennes interviennent." La France, qui présidera l'Union Européenne le 1er juillet, a ainsi l'intention de revenir sur le sujet. Une attitude qui surprend un peu en Grande-Bretagne:

"Le président Nicolas Sarkozy s'est déjà prononcé contre les 'parachutes dorés' pour les patrons aux mauvais résultats. Bien que souvent présenté en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis comme une sorte de Thatcher français, il a appelé à la 'moralisation du capitalisme', ce qui le rend plus proche de l'approche sociale et étatique des affaires de Charles de Gaulle."

Euractif, site d'information sur les politiques européennes, souligne toutefois la difficulté de mettre en oeuvre une politique commune sur le sujet:

"Dix Etats membres de la zone euro sur quinze disposent déjà de règles législatives censées encadrer la gestion des hauts salaires. Mais ces législations sont disparates, d’autant plus qu’aucune harmonisation n’existe au niveau communautaire dans le domaine salarial. Aux Pays-Bas, par exemple, le régime est très sévère. A partir du 1er janvier 2009, les dirigeants hollandais gagnant plus de 500000 euros verront leurs primes taxées de 30%, si celles-ci dépassent leur salaire annuel net. De leur côté, les Irlandais n’ont au contraire mis en place aucune règle de transparence pour régir l’attribution de stock-options aux dirigeants. La seule marge de manœuvre pour les Etats membres est donc de créer des instruments fiscaux particuliers, comme, par exemple, un mécanisme commun de non-exemption fiscale pour les stock-options."

Des patrons surpayés dans une Europe morose

En dépit de cette difficulté, les quinze ministres des Finances de l'Eurogroupe se sont déclarés favorables à l'instauration d'instruments fiscaux particuliers pour encadrer les parachutes dorés des grands patrons. Au lendemain de la réunion de l'Eurogroupe, le 14 mai dernier, La Stampa saluait l'esprit Robin de Bois de l'Europe, qui entend "prendre aux riches -que sont les grands patrons financiers- pour donner aux pauvres et rétablir une plus grande équité dans la répartition des revenus". Le journal cite à l'appui le Premier ministre luxembrourgeois et président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker: "Les parachutes dorés des grands patrons sont un fléau social."

Reste que la solution européenne parait pour le moins abstraite; la Stampa souligne ainsi que les discussions n'ont actuellement lieu qu'entre les pays de l'Eurogroupe et que seuls dix pays ont des règles (insuffisantes) sur la rémunération des patrons (Autriche, Chypre, France, Grèce, Allemagne, Irlande, Italie, Hollande, Portugal, Espagne). Et de conclure sur une note optimiste: "Le fait que nous parlons est, à lui seul, le signal que quelque chose dans la politiques des vingt-sept est en pleine évolution."

En Italie, des sommes stratosphériques

En Italie même, La Stampa dénonce de graves déséquilibres:

"Les 50 grands patrons des sociétés cotées en Bourse ont encaissé en 2007 la stratosphérique somme de 300 millions de dollars. En un an, les sommes versées aux chefs d'entreprise ont été gonflées de 29%."

Et ce alors que le pouvoir d'achat transalpin est en berne. Le ministre de l'Economie, Giulio Tremonti, s'est donc déclaré favorable à des mesures fiscales visant à limiter les parachutes dorés: "Tout le monde convient que nous avons besoin de plus de transparence."

En Belgique, le scandale Bellens, patron de Belgacom

En Belgique, mi-mai, l'hebdomadaire Trends/Tendance révélait, au terme de l'étude des rapports annuels des entreprises du Bel 20, que si Didier Bellens, le patron de Belgacom, était remercié, il obtiendrait plus de 8 millions d'euros:

"Tel est le montant qui viendrait étoffer le compte en banque de Didier Bellens s'il était licencié. Soit trois ans de rémunération. Et si son employeur Belgacom invoquait la clause de non-concurrence, il pourrait encore 'facturer' une année de plus. Didier Bellens recevrait donc 10,79 millions d'euros. Sans oublier les options sur actions qu'il pourrait monnayer au moment du licenciement. Fin 2007, Didier Bellens possédait 288000 options. La valeur de ces options fluctue mais on peut avancer à titre indicatif un montant de 1,7 million d'euros."

Le ministre des Finances belge, Didier Reynders, a donc décidé de s'attaquer aux excès et souhaite l'adoption d'un code de conduite commun au niveau européen: "si le ministre estime qu'il n'est pas souhaitable de légiférer sur le niveau des rémunérations, notamment parce qu'elles varient en fonction de la taille des pays, il voit les choses d'un autre oeil en matière de parachutes dorés: "Il n'y a pas beaucoup de sens à bénéficier d'un parachute doré quand on quitte l'entreprise pour mauvaise gestion."

En Allemagne, l'approche des législatives intensifie le débat

En Allemagne, gros salaires et parachutes dorés font s'écharper les politiques à un an des élections législatives. Le parti social-démocrate (SPD), membre de la coalition au pouvoir, a fait plusieurs propositions, rapportées par le Deutsh Welle:

"Le SPD a avancé l'idée de plafonner à 1 million le montant des salaires ou indemnités de départ que les sociétés peuvent déduire de leurs charges. Peer Steinbrueck, le ministre des Finances, généralement pro-business, a soutenu les propositions de son parti, y voyant un 'signal important de la façon dont il faut s'occuper des conditions de rémunérations et des indemnités de licenciements excessives'."

Erwin Huber, chef de la CSU et ministre bavarois des Finances, a rejeté le plan du SPD, affirmant que "les motivations en sont politiques et idéologiques et que, selon les lois fiscales de l'Allemagne, la mise en œuvre de ce plan serait très problématique." Une opinion proche de ses alliés de la CDU, le parti d'Angela Merkel, qui considèrent que ce "ménage" dans les sous des grands patrons n'est pas l'affaire des politiques.

En Grande-Bretagne, c'est aux patrons de se responsabiliser

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