« 2008-05 | Page d'accueil | 2008-05 »

14.05.2008

Sarkozy et la mauvaise presse

 Persuadé que les journaux sont responsables de sa baisse de popularité, le chef de l’Etat somme l’UMP de contre-attaquer.

L’homme qui fait cette semaine la couverture de Paris Match tout en œillades et roucoulades pour sa nouvelle épouse, est odieusement maltraité par la presse. L’injustice ayant apparemment échappé aux députés UMP reçus mercredi à l’Elysée, Nicolas Sarkozy leur a détaillé ces manquements destinés à lui nuire. Une formule lapidaire plus tard, l’Express, le Parisien mais aussi l’AFP en avaient pris pour leur grade sous les ors de la salle des fêtes (Libération n’était pas dans le lot). Leur faute : ne pas avoir assez relayé la condamnation de Ségolène Royal en conflit aux prud’hommes avec deux ex-collaboratrices. 

Très en verve, Sarkozy étend alors sa chasse à Marianne dont il a peu goûté la une («Putain, 4 ans !») et au Journal du Dimanche (dont le directeur de la rédaction vient d’être débarqué), coupable de ne pas avoir publié dimanche un sondage un peu moins mauvais que les autres sur sa récente intervention télévisée. Et le Président de gronder les députés : «J’ai été obligé de décrocher mon téléphone et d’appeler certains d’entre vous» pour qu’ils rédigent des communiqués. Et de houspiller des élus passablement perplexes : «Dans un pays où il n’y a plus d’opposition, la presse s’attribue la fonction d’opposition.» Cette analyse, Nicolas Sarkozy la développe auprès de tous ses interlocuteurs depuis qu’il chute dans les sondages. Il estime que la presse s’acharne contre lui pour des «raisons davantage commerciales qu’idéologiques» , persuadé que le «Sarko bashing» fait vendre.

 

Reste que cette attaque de mercredi contre les médias, punching-ball récurrent de l’hôte de l’Elysée, aurait pu passer relativement inaperçue. Telle n’était apparemment pas l’intention du chef de l’Etat. Tard mercredi soir, l’UMP décide de faire monter la pression d’un cran en accusant carrément l’AFP de «censure» dans un communiqué titré : «Deux poids deux mesures.»

Hic. Signés des trois porte-parole de l’UMP, le texte d’avant-hier est en réalité inspiré par un seul : Frédéric Lefebvre, ex-porte-flingue du Sarkozy ministre de l’Intérieur, devenu député sans avoir été élu, suite à l’entrée au gouvernement d’André Santini, député et maire d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), toujours sous le coup d’une mise en examen. Le départ de Cécilia - qui le détestait - a accompagné son retour en grâce auprès de Sarkozy, et sa récente nomination comme porte-parole de l’UMP. Or, Frédéric Lefebvre a un petit compte à régler avec l’AFP depuis le 30 avril. Ce jour-là, Nicolas Sarkozy, à nouveau en chute dans les sondages, a «rincé» , selon un participant, les dirigeants de l’UMP réunis à l’Elysée. Il leur a reproché leur manque d’initiative et de combativité pour le défendre. Sommés de se remuer, les proches de Sarkozy sont sur le gril. D’où l’initiative de Lefebvre lobbyiste, prolixe en déclarations superfétatoires, qui, le jour même, enjoint une journaliste de l’agence de presse de diffuser un énième communiqué stigmatisant, au nom de l’UMP, la condamnation de Ségolène Royal.

Le hic, c’est que, remontant déjà au 10 avril, l’arrêt de la Cour d’appel de Rennes qui condamne la présidente du Poitou-Charentes a déjà été abondamment commenté sur le fil AFP, notamment par Jean-Pierre Raffarin, son prédécesseur (UMP). Le communiqué de Lefebvre du 30 avril n’apportant rien de nouveau au débat, la journaliste l’éconduit. Fureur du porte-parole qui se fend dans l’heure qui suit d’une lettre cinglante au directeur de l’AFP. Et, dopé mercredi par Sarkozy, finit par accuser l’agence de «censure» . Cette «affaire» a eu des répercussions au sein de l’AFP, puisque le PDG de l’agence, Pierre Louette, s’est fendu hier soir d’une note interne dans laquelle il dénonce «la vigueur des attaques» et précise : «Notre meilleure défense est le respect scrupuleux des règles éditoriales qui sont les nôtres.»

«Défiance». La charge du Président a été jugée «indigne» par François Hollande. «Décidément, Nicolas Sarkozy ne change pas. Il pense que s’il est en difficulté aujourd’hui dans les sondages et rencontre la défiance des Français à son égard, c’est la faute de la presse», s’est désolé le premier secrétaire du PS.

Au-delà de cette polémique, Jean-Pierre Mignard, avocat de Ségolène Royal, estime que «cette exploitation de l’arrêt de la cour d’appel est indécente. Le Président veut le transformer en tract de l’UMP». Estimant diffamatoires les commentaires de Raffarin sur l’affaire qu’il a qualifiée de «délinquance sociale», il annonce son intention de saisir le procureur de la République : «On est aux prud’hommes, pas devant un tribunal correctionnel!» Un procès Raffarin-Royal : voilà une affaire que la presse devrait couvrir abondamment.

 

L’AFP réaffirme son indépendance face aux pressions de l’UMP

Le PDG de l’Agence France-Presse fait de la résistance. Alors que l’AFP avait durement été mise en cause mercredi - par Nicolas Sarkozy, puis par les porte-parole de l’UMP -, son patron, Pierre Louette, a mis les points sur les «i», en affirmant que l’agence n’a pas vocation à «devenir une machine à diffuser des communiqués».

«Choix». Cette mise au point intervient après de nouvelles déclarations de Frédéric Lefebvre, l’un des porte-parole du parti sarkozyste, reprochant à l’agence de ne pas avoir publié un de ses textes. «La rédaction a des règles de fonctionnement qui reposent sur la notion de choix faits en permanence parmi la multiplicité des faits, des événements, des déclarations», a déclaré Pierre Louette, qui ne tient «évidemment pas à alimenter une polémique avec un élu porte-parole d’un grand parti politique». Frédéric Lefebvre a réaffirmé vendredi matin sur France Inter que si «les journaux, les radios sont libres», il ne «reconnaît pas à une agence de presse une ligne éditoriale quand il s’agit de traiter un communiqué d’un parti politique».

Le porte-parole de l’UMP a visiblement l’AFP dans le collimateur : le 1er mai, il avait écrit au PDG de l’agence pour se plaindre qu’elle n’ait pas traité un communiqué dans lequel il attaquait le PS et Ségolène Royal sur sa condamnation en appel dans un procès intenté par deux ex-collaboratrices. Réponse de la direction de l’agence : «L’affaire de la condamnation de Mme Royal a été largement traitée sur les fils de l’AFP, qui ne saurait par ailleurs répercuter systématiquement les très nombreux communiqués qu’elle reçoit. Le choix de traiter ou pas un communiqué dépend de sa valeur informative.»

«Charge». Mercredi, devant des députés UMP, Nicolas Sarkozy s’en était pris à plusieurs médias, les accusant de ne pas avoir suffisamment relayé la condamnation de Royal. Il avait cité l’Express, Marianne, le Parisien, l’AFP et le Journal du dimanche. «Il a fait une charge très importante contre la presse en disant que dans un pays où il n’y a plus d’opposition, la presse s’attribue la fonction d’opposition», avait relaté l’ex-ministre Marie-Anne Montchamp. Quelques heures plus tard, l’UMP avait de nouveau accusé l’AFP de «censure» pour n’avoir pas diffusé un de ses communiqués.

Dans une note interne diffusée jeudi, Pierre Louette a rappelé que «la vigueur des attaques venues de la gauche, hier, avec Mme Royal, ou de la droite aujourd’hui, sont le meilleur indicateur externe de notre neutralité et absence de parti pris». Les syndicats de l’AFP (CFDT, SNJ, FO, CGT et SUD) et la Société des Journalistes (SDJ) ont «condamné fermement» les «tentatives de pressions politiques» sur l’agence.

 

Enseignement de l'esclavage : encore une mauvaise note pour Sarkozy !

Le Président a déclaré samedi que «la traite des Noirs, l’esclavage, ainsi que leur abolition, seront introduites dans les nouveaux programmes de l’école primaire dès la rentrée prochaine». Or, ils le sont déjà.

Xavier Darcos est mauvais camarade. Le ministre de l'Education aurait dû souffler à son président que l'enseignement de l'esclavage est déjà présent dans les programmes scolaires des écoles primaires. Ça lui aurait évité une mauvaise note, celle que lui ont rageusement donnée des libénautes, après que le Président de la République eut déclaré que «la traite des Noirs, l’esclavage, ainsi que leur abolition, seront introduites dans les nouveaux programmes de l’école primaire dès la rentrée prochaine».

Une annonce faite à l'occasion de la commémoration de l'abolition de l'esclavage, samedi au Jardin du Luxembourg. «Cette histoire doit être inscrite dans les manuels scolaires afin que nos enfants puissent comprendre ce qu’a été l’esclavage : afin que nos enfants puissent mesurer les souffrances que l’esclavage a engendré, les blessures qu’il a laissées dans l’âme de tous ceux que rien ne peut délier de ce passé tragique», justifiait-il.

«Sans blague !» lui a rétorqué une Libénaute sur notre site, samedi. «Ma fille est en CM1 et la traite des noirs est au programme. Elle l'a étudié il y a quelques semaines déjà. Cette semaine, c'est la Révolution française... Pas au courant le Sarko...»
«Déja fait!!!», s'énerve Rimas, autre internaute. «Un programme est déjà proposé en primaire pour les CM1 et CM2. Je croyais qu'il avait arrêté ces mascarades pour incarner la stature d'un chef d'état. Mais où allons-nous. Je pensais aussi qu'il devait s'occuper des réformes “cruciales pour la france”. Pourquoi, ces distractions médiatiques???» Et ainsi de suite.

Après vérifications, il s'avère effectivement que la traite des Noirs fait partie de l'enseignement du cycle 3 de l'école primaire, à savoir des classes de CE2, CM1 et CM2. Au moins depuis 2002. Et cet enseignement est rappelé dans l'édition 2007-2008 mise en ligne par le Bulletin officiel de l'Education nationale.

Ainsi peut-on lire, dans le chapitre «Histoire» :

«Cette période de trois siècles [1492-1815], riche de multiples événements, ouvre véritablement le monde moderne, ainsi qualifié par opposition à une époque contemporaine plus proche de nous. L’ensemble de la planète est désormais accessible, l’imprimerie facilite une large diffusion des connaissances et des idées, une vision scientifique du monde émerge, aux XVIe et XVIIe siècles. Avec l’Encyclopédie, le XVIIIe siècle voit se développer l’intérêt pour les techniques. De grands textes fondateurs, marquant encore la vie politique et sociale de notre pays, sont élaborés : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et le Code civil. Mais la même période a vu le massacre des Indiens d’Amérique, la traite des Noirs, la Terreur révolutionnaire et l’apparition de la «guerre de masse», caractéristique de la Révolution et de l’Empire.» (le gras est rajouté par la rédaction, NDLR).

Et plus loin, au chapitre «Education civique : être citoyen en France»

«L'élève découvre diverses formes de participation à la vie démocratique : le vote, l'acceptation de charges électives, l'engagement dans la vie publique. Il apprend que, même si la réalité n'est jamais entièrement conforme à l'idéal, celui-ci doit continuer à être affirmé pour guider les comportements et structurer l'action, à partir d'exemples historiques comme l'esclavage ou l'inégalité entre les hommes et les femmes.» (idem-NDLR)

Cerise sur le gâteau, voici ce qu'a déclaré le ministre de l'Education nationale en février 2008, lors de la présentation du nouveau programme d'enseignement dans les classes primaires, (un programme controversé par ailleurs) :

«De Clovis à Clemenceau, de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb à celle du vaccin contre la rage par Pasteur, les élèves apprendront à connaître les principaux jalons de l'histoire de France et de l'humanité. C'est dans ce cadre aussi que les nouveaux programmes font explicitement référence à la question de la traite des Noirs et de l'esclavage, ainsi qu'à l'extermination des Juifs et des Tsiganes par les nazis.»

Outre le fait que lui non plus n'apportait rien de neuf sur cette question précise, il avait quand même devancé son président dans l'affichage. Mauvais camarade !

 

Un lycéen camerounais menacé d'expulsion

Vivant en France depuis sa petite enfance, il a été placé en détention dans un centre de rétention administrative à Palaiseau.

Un lycéen camerounais de 18 ans vivant en France depuis sa petite enfance a été placé au centre de rétention administrative (CRA) de Palaiseau (Essonne) le mercredi 7 mai et risque d'être expulsé, a-t-on appris lundi 12 mai de sources concordantes.
Joint au téléphone, le jeune homme prénommé Hervé a expliqué qu'il avait été interpellé le lundi précédent sa mise en rétention après avoir été convoqué au commissariat de Vandoeuvre (Meurthe-et-Moselle) par la police en tant que témoin dans une affaire de vol de téléphone portable.
Après 48 heures en garde à vue en raison de sa situation irrégulière, il a été placé le surlendemain en rétention à Palaiseau.
"Je n'ai plus de famille au Cameroun", a-t-il expliqué. "S'ils m'envoient là-bas, je ne sais pas ce que je vais faire. J'ai la chance de faire des études d'architecture ici" à Epinal (Vosges), a expliqué le jeune homme, qui suit un bac professionnel. Du fait de sa rétention, il n'a pas pu passer un de ses examens.
Adopté par l'un des ses cousins de nationalité française, marié et père de famille habitant Vandoeuvre, sa régularisation lui avait été refusée. Il faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire, mais son avocate va déposer un référé afin qu'il ne soit pas expulsé, selon le Réseau éducation sans frontières (RESF).

Esclavage: Sarkozy et les médias ont la mémoire courte

Du Journal du Dimanche à Libération, en passant par Le Monde, Le Figaro ou le Nouvel Observateur, la plupart des médias ont repris dans leur titre "l’annonce" du président Sarkozy faite le 10 mai, à l’occasion de la Journée de commémoration de l’esclavage:

"Sarkozy: l’esclavage enseigné à l’école" (JDD)

 

"L’histoire de l’esclavage sera enseignée à l'école primaire" (Le Monde) 

"Abolition de l’esclavage : Sarkozy : "cette histoire doit être enseignée à l’école" (TF1)

"L’esclavage enseigné en primaire dès la rentrée" (Nouvel Obs)

"La traite des Noirs enseignée en primaire, annonce Sarkozy" (Libération)

"L’histoire de l’esclavage enseignée en primaire" (Le Figaro)

 

Et pourtant, derrière ces annonces en fanfare faites au nom de la mémoire… l’oubli.
Oubliés les dizaines de milliers d’enseignants qui enseignent l’esclavage depuis plusieurs années; niés les programmes de 2002 du primaire, qui eux ont officiellement introduit cette page de notre histoire comme jamais auparavant; nié l’effort entrepris par les éditeurs des manuels tant du primaire que du secondaire pour transmettre cet épisode à nos élèves; méprisé le travail de deux années de la commission des programmes du collège qui vient de proposer pour la première fois les traites et l’esclavage comme un thème d’histoire à part entière en classe de 4e.

De l’ « immémoire collective »

Comme le rappelait Chris Marker il y a quelques temps déjà, notre époque vit sans cesse de cette « immémoire collective » que l’actualité construit chaque jour. Le président Sarkozy participe activement à cette entreprise en se forgeant l’image du héros national ouvrant une nouvelle page de l’histoire de France…et les médias suivent en cœur cette mascarade, au mépris d’un patient et rigoureux travail mené depuis maintenant plusieurs années.

Avec la loi Taubira de 2001, puis les polémiques de 2005 autour du rôle positif de la colonisation, une véritable réflexion avait été amorcée sur la transmission pédagogique de l’esclavage à l’école. Cette réflexion s’est concrétisée et nourrie au travers de l’écriture des programmes de l’enseignement primaire et secondaire, et des manuels scolaires. De plus en plus de projets abordant cette histoire ont été réalisés dans de nombreuses académies de France, notamment à Nantes, Bordeaux, Rouen. Le monde scolaire dans son ensemble, en particulier justement dans le primaire, a donc commencé à s’emparer de l’histoire des traites, de l’esclavage et de leurs abolitions.
Il faut bien avouer que ce non-événement présidentiel a été facilité par les revendications d’associations militantes qui n’ont pas vu ou voulu voir ce travail effectué par l’école pour sortir l’histoire de l’esclavage des marges de l’enseignement. C’est ainsi que SOS Racisme vient de lancer une pétition intitulée "Appel pour l’enseignement de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage", tendant à faire croire que l’occultation se poursuit. Or, il n’en est rien, et cette méconnaissance de la part de militants engagés pour une juste cause accrédite le geste du "prince".

A qui sert l’oubli ?

La journée du 10 mai 2008 restera une nouvelle illustration de la fabrique de l’opinion sans mémoire. Les informations du monde inondent notre vie pour s’oublier aussitôt. Les décisions ou déclarations politiques s’appuient de plus en plus sur cet oubli pour mieux s’imposer à nous, à un rythme qui s’accélère. Au terme d’un an de pouvoir, la communication présidentielle s’évertue encore à créer artificiellement des événements fondateurs. Hier avec la mémoire des enfants exterminés pendant la Shoah que devaient endosser les élèves de CM2, aujourd’hui avec l’esclavage au primaire, elle compte sur notre amnésie collective pour brouiller le réel et faire croire que tout commence avec son prestidigitateur.

 

Toutes les notes