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04.05.2008
Franchises : plus on est malade, plus on paie
Avec France Inter, la chronique de Liêm Hoang-Ngoc, Maître de conférences à Paris I
La part des dépenses publiques dans le PIB n'a pas augmenté depuis 25 ans, la part des dépenses de l'Etat y ayant baissé, et celle des dépenses sociales s'étant accrue. Alors faut-il réduire les dépenses sociales ? En effet, si la tendance se poursuit, il faudra à l'horizon 2050 consacrer 4 points de PIB de plus pour financer les dépenses de santé et 5 points pour les retraites. Pour 2007, le déficit de la branche santé a ainsi été de 4,6 milliards (la Cour des comptes vient d'en publier le chiffre).
Mais ce n'est pas une mauvaise chose, si l'on considère qu'une société en progrès voit l'espérance de vie s'allonger et la demande de bien être s'accroître. Si on s'en tient aux dépenses de santé, dans leur jargon, les économistes les plus académiques considèrent qu'elles sont un facteur de « croissance endogène ». Elles améliorent ce qu'ils appellent le « capital humain » des individus, c'est-à-dire leurs capacités productives. Tant mieux si cela ouvre par ailleurs une perspective de développement durable. Il vaut mieux développer le secteur de la santé que celui des industries polluantes. La question posée à la puissance publique est donc de savoir si elle entend faire de la dépense sociale une priorité nationale, ou si elle entend s'en désengager.
Bientôt, une montée en puissance des franchises
Ainsi, le gouvernement entend réaliser au moins 10 milliards d'économies à l'horizon 2011, en plus des 7 milliards annoncés au titre de le Revue Générale des Politiques Publiques. Pour ce faire, il a commencé par instaurer les franchises médicales. Celles-ci ne sont pour le moment pas remboursables par les complémentaires. A l'avenir, la montée en puissance des franchises n'est pas exclue. Elle pourrait faire peser sur les complémentaires et les particuliers une part de plus en plus importante du financement des dépenses de santé. Le rapport Chadelat préconisait déjà en 2004 de laisser à la charge de la dépense privée les petits risques, en cantonnant les remboursements de la sécurité sociale aux gros risques. Dans cette direction, le gouvernement va dans les prochains jours annoncer la réduction du périmètre du panier des soins pris en charge par le régime obligatoire. Devraient être restreintes les conditions de remboursement des affections de longue durée. Avant les couacs de la semaine passée, les lunettes et les soins dentaires, déjà peu remboursés, devaient en être exclus, ainsi que les accidents du travail, la kinésithérapie et de nouveaux médicaments. Quant au mode de financement de la sécurité sociale, le candidat Sarkozy proposait, il y a un an, de remplacer les cotisations sociales par une hausse de la TVA. La TVA est l'impôt le plus injuste parce que plus on est riche, moins on le paie. Injustes aussi sont les franchises : plus on est malade, plus on en paie !
Pourtant, il existe d'autres solutions. On pourrait préserver le panier de soins remboursables le plus étendu possible et, pour financer le système, opter pour un impôt juste par une grande réforme de la fiscalité directe, c'est à dire de l'impôt sur le revenu, parce qu'il est progressif. Il faudrait le fusionner avec la CSG. Mais on pourrait aussi remplacer la cotisation patronale par une CSG-entreprises. Ceci permet de mettre à contribution l'ensemble des richesses créées dans les entreprises et d'éviter de taxer seulement les salaires. De plus, à la différence de la TVA, ce scénario possède l'avantage de ne pas taxer la consommation, principal moteur de la croissance. Il favorise aussi les PME créatrices d'emploi. Ce scénario a malheureusement été écarté de l'étude sur la TVA sociale, confiée par le Chef de l'Etat à Eric Besson il y a quelques mois.
Le dicton du jour : il est de Confucius : « quel que soit le pays où tu vis, il ne faut servir qu'un gouvernement capable ».
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La France, caniche des puissants ou voix des opprimés?
Par Edouard Husson, historien, qui considère la France à une fourche de son histoire. Soit elle saura s'émanciper de la suprématie américaine et proposer un nouvel ordre mondial, soit elle perdra ses idéaux et son libre-arbitre à suivre sans courage les USA.
Si les Américains déclenchaient un conflit contre l'Iran, on basculerait définitivement dans un autre monde, vingt ans après la chute du Mur de Berlin. La communauté des nations se polariserait définitivement entre ceux qui accompagneraient les Etats-Unis dans une folle tentative de maintenir leur mainmise impériale et ceux qui se coaliseraient pour faire émerger un nouvel équilibre mondial. De quel côté la France se situerait-elle? Si l'on en croit l'attitude du président Sarkozy depuis son arrivée au pouvoir, la France choisirait les Etats-Unis, au risque de perdre la confiance de tous ceux qui attendent qu'elle élève la voix pour tracer les contours d'un ordre international fondé sur la justice et la paix - ce que Jaurès et de Gaulle ont su faire, chacun à leur époque.
La France sera-t-elle réduite à l'insignifiance?
Espérons que le pire sera évité dans les mois qui nous séparent de l'élection américaine; que George W. Bush ne choisira pas la fuite en avant, à la fois pour sortir de la crise monétaire et financière très grave dans laquelle se trouve son pays, pour rester dans l'histoire comme un «nouveau Churchill» et pour influencer le vote de ses compatriotes. Cependant, même en l'absence d'une nouvelle guerre, la France se trouve à la croisée des chemins. Continuera-t-elle à défendre le désordre international entretenu par l'Amérique impériale ou choisira-t-elle, conformément au meilleur de son histoire, de servir la paix, la liberté et la justice? La France choisira-t-elle d'entendre la voix des peuples, comme les démocraties latino-américaines, qui ont beaucoup moins d'atouts politiques, militaires, économiques qu'elle et qui pourtant osent défier pacifiquement le grand frère au Nord du continent? La France saisira-t-elle l'aspiration universelle à la paix qu'exprime par exemple le souhait de la Corée du Sud de mettre en oeuvre une détente (et peut-être une réunification) avec la Corée du Nord, rêve régulièrement anéanti par les menaces américaines envers Pyongyang? La France négligera-t-elle d'entretenir l'espoir qu'avait suscité sa courageuse prise de position sur le conflit irakien au début de l'année 2003? Si tel était le cas, notre pays se réduirait à l'insignifiance - ce qu'exprime déjà la signature du traité de Lisbonne ou la rentrée dans le commandement intégré de l'OTAN.
Mission: proposer un autre ordre mondial
Des aspirations multiples s'expriment dans le monde, qui témoignent de ce que, vingt ans après la fin de la guerre froide, le monde voudrait enfin recueillir les «dividendes de la paix» dont les prive le «nouvel ordre international» proclamé par George Bush père et accompli par le fils. Cependant, des phénomènes comme le néomarxisme altermondialiste, l'émotionalité du débat qui entoure la répression au Tibet, l'impuissance face aux massacres du Darfour ou le fondamentalisme islamique montrent bien les impasses dans lesquelles la puissance impériale peut espérer adroitement enfermer ses adversaires. Ce serait à un pays comme la France, situé au coeur du monde occidental, de proposer les contours d'une nouvelle communauté internationale au sein de laquelle on ait tiré les conclusions des erreurs passées:
1. Il ne peut pas avoir d'autre économie que celle respectant les lois du marché et la liberté du commerce international. La France doit plaider pour un libéralisme authentique et ses esprits les plus lucides cesser d'appeler "néo-libéralisme" ce qui est un impérialisme anarcho-capitaliste. Non, les Etats-Unis ne pratiquent pas le libéralisme; ils pratiquent un keynésianisme militaire au service d'une minorité de puissants qui espère profiter de la destruction de toutes les frontières pour faire main basse sur les richesses de la planète. Pour contrer cette politique, qui est le contraire du libéralisme, l y a urgence à refonder le système monétaire international sur un étalon impartial. Le dollar, l'euro, le yen doivent être émis en référence à une valeur intangible dans un système de changes fixes. D'autre part, il ne peut y avoir liberté du commerce qu'entre pays de développement équivalent. Le prochain gouvernement francais devra avoir le courage d'affronter les multinationales en établissant, au besoin sans les partenaires européens, des taxes sur les produits importés des pays à très bas salaire. Enfin la France devrait plaider pour le droit des pays souverains à exploiter eux-mêmes les ressources de leur sous-sol. C'est la condition d'un développement équilibré et la base d'un libéralisme authentique. La France devra montrer l'exemple en l'occurrence: signer des accords pétroliers équitables; inclure la question de l'accès aux matières premières dans tout plan de paix pour le Darfour etc...
2. Il faut étendre le principe de la charte de Paris (processus d'Helsinki), qui a rendu possible la fin de la guerre froide en Europe, à l'ensemble des relations internationales. C'est-à-dire que les frontières actuelles des Etats doivent être déclarées inviolables; elles ne peuvent être modifiées qu'au terme d'un processus démocratique; encore faut-il tenir compte d'échecs dramatiques comme l'éclatement de la Yougoslavie: on doit tendre à la fois à l'intangibilité absolue des frontières et au renforcement de la démocratie en leur sein; les droits de l'individu doivent définitivement être préférés à ceux des minorités. Pour le succès d'une telle politique, il faut à la fois obtenir des dictateurs qu'ils s'engagent (comme les dirigeants soviétiques en 1975) à respecter les droits de l'homme et que l'Occident renonce au «droit d'ingérence», qui a doublement échoué - l'expérience montre que l'ingérence aggrave la situation des pays concernés et elle n'est exercée que dans les petits pays, tandis que l'on tolère les exactions des puissances contre leurs minorités, renforcant le sentiment, universel, que l'Occident pratique un double langage.
3. La France, puissance nucléaire, est crédible si elle encourage au désarmement. Elle peut montrer l'exemple. Elle sera crédible si elle demande à Israël de jouer cartes sur tables et de révéler publiquement qu'il posséde l'arme atomique, forcant ainsi l'Iran à dévoiler son propre jeu. D'une manière générale, la France peut, aidée de la Chine avec qui elle partage la rationalité dans le développement de l'arme atomique (dissuasion du faible au fort, refus de l'empilement des armes au-delà de ce qui est nécessaire pour garantir l'invulnérabilité du pays) et d'une Russie qui s'est ruinée dans la course aux armements des années 1960-1985, aider à mettre fin à la prolifération nucléaire, qui est largement le produit de la peur inspirée par les Etats-Unis (et de leur nouvelle doctrine de l'emploi éventuel d'armes nucléaires tactiques).
4. La France doit combattre pour le multilinguisme, en particulier dans les organisations internationales. J'ai fait l'expérience, récemment, d'une conférence internationale en Corée du Sud, où nos hôtes saisissaient la moindre occasion de parler une autre langue que l'anglais: l'allemand ou le russe en particulier. Pour notre pays, il ne s'agit pas seulement de défendre la langue francaise. Il faut défendre d'autres langues que l'anglais dans les relations internationales. La France jouerait sans doute un coup gagnant dans l'Union européenne et dans le monde si elle encourageait à l'utilisation de l'espagnol - une langue européenne, qui a tant contribué à la culture occidentale, qui est celle d'un sous-continent, et qui est de plus en plus parlée aux Etats-Unis - à côté de l'anglais dans les relations internationales.
Combattre pour la justice
La diffusion de la démocratie, l'économie de marché, la liberté du commerce, ne peuvent s'établir que dans la paix. Le continent latino-américain ravagé par les guerillas, l'Afrique victime de toutes les convoitises des puissances, l'Asie ravagée par les impérialismes et les dictatures totalitaires au XXè siècle, le Proche-Orient compliqué, l'Europe marquée dans sa chair par deux guerres mondiales n'aspirent qu'à une chose: la pacification des relations internationales et le développement économique dans la diversité culturelle. La France, puissance moyenne, qui ne sera (plus) jamais gagnante dans la surenchère impériale, n'a qu'une seule carte à jouer: refuser d'être plus longtemps le caniche des puissants, se faire la voix des opprimés - non pour les encourager à des révoltes stériles mais pour l'avènement d'un nouveau concert des nations. «La France n'est écoutée et puissante que lorsqu'elle combat pour la justice» aimait à dire Jaurès.
20:41 Publié dans vu dans Marianne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parti socialiste, hamon, ps, refondation, sarkozy, politique, 91
Bientôt la revanche de l'écologie sur l'économie
La croissance chinoise pourrait se muer en décroissance
La crise financière est un gros trou noir qui s'ajoute au trou noir de la guerre. C'est de l'ordre du millier de milliards de dollars encore une fois, pour les plus pessimistes ; les plus optimistes pariant sur la moitié. Pour combattre cette crise la réserve américaine abaisse ses taux d'intérêt, elle vient d'annoncer un nouvel effort en faveur du crédit, une baisse des taux directeurs, et une nouvelle injection de liquidités dans l'économie : 152 milliards de dollars. L'Etat américain s'endette, encore, et dès lors le dollar diminue. La crise de défiance vis-à-vis du dollar vient s'ajouter à la crise des subprimes. Les entrepreneurs et les financiers n'aiment guère que la première économie du monde marque des signes de faiblesse. Ça ajoute à leur morosité !
D'autant qu'à ces deux crises s'ajoute celle des matières premières... Hausse vertigineuse des cours des céréales et des matières premières, hausse du prix du pétrole et des métaux, encore une nouvelle pression à la récession. Les agrocarburants sont montrés du doigt. Le ministre Jean-Louis Boorlo a clairement annoncé que le temps des agrocarburants était achevé, tout au moins pour les agrocarburants de la première génération qui se substituent à la nourriture...
Reste la crise majeure dont on ne parle pas : celle des écosystèmes, menacés comme jamais. On parle de la croissance chinoise, on ferait mieux de parler de la décroissance chinoise : 90% des villes chinoises manquent d'eau, 60% des cours d'eau chinois sont pollués de façon dramatique. Or il se peut que l'écologie se venge : jusqu'ici c'est l'économie qui tue l'écologie, mais que se passera-t-il lorsque la crise écologique, la crise de l'eau par exemple, entraînera une crise économique majeure ?
La phrase du jour : « Bien sûr notre situation est tout à fait lamentable, mais, rassurez-vous, le pire est encore à venir » Nietzsche, « Considérations Inactuelles ».
Retrouvez « L'autre économie » de Bernard Maris, en direct sur France Inter, du lundi au vendredi à 6h49.
19:45 Publié dans vu dans Marianne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parti socialiste, hamon, ps, refondation, sarkozy, politique, 91
L'homme est un radiateur pour l'homme
Un des apports essentiels de Lévy-Strauss concerne la démographie... On sort là du structuralisme, et on rejoint la pensée des vieux économistes, comme Malthus par exemple, dont le nom a donné le malthusianisme. Quand Lévy-Strauss est né, le monde comptait un milliard et demi d'habitants. Il en compte aujourd'hui 6 milliard, bientôt 9, après quoi la population humaine devrait décroître, peut être plus rapidement qu'on ne pense. Ce qu'a souvent exprimé Lévy-Strauss, c'est, je cite, «la difficulté croissante de vivre ensemble». La pression de la population exerce des ravages sur la biodiversité. Et peut-être la pression démographique pousse-t-elle l'humanité, je cite encore «à se haïr elle-même».
Utiliser la chaleur humaine comme naguère celle du bétail, ça c'est du progrès !
On rejoint les vieux économistes, Malthus, Ricardo, voire Keynes, qui avaient une vision extrêmement pessimiste de l'aboutissement du capitalisme : la terre transformée en bidonville. Mais pour terminer sur une note optimiste, songeons à cette dernière trouvaille suédoise : à Stockholm, on va récupérer la chaleur humaine de la gare centrale pour chauffer un immeuble voisin. La chaleur humaine de la gare passera dans des tuyaux pour chauffer 28000 mètres carrés de bureaux, commerces etc. Autrefois les paysans adossaient leurs chambres aux étables pour profiter de la chaleur des bêtes, maintenant les hommes profitent de leur promiscuité. On n'arrête pas le progrès.
La phrase du jour : elle est de Lévy-Strauss, et dédiée aux innommables qui vont bientôt organiser un concours de déterrage de blaireaux. Je n'invente rien : un concours de déterrage de blaireaux. « Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l'existence d'autres espèces.»
Retrouvez « L'autre économie » de Bernard Maris, en direct sur France Inter, du lundi au vendredi à 6h49.
12:15 Publié dans vu dans Marianne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parti socialiste, hamon, ps, refondation, sarkozy, politique, 91
Bientôt chez vous : le salariat à l'américaine !
Dans son ouvrage Le salarié jetable, le journaliste américain Louis Uchitelle décrit un capitalisme à courte vue, plus préoccupé de rentabilité immédiate que de ses salariés... et finalement contre-productif. Extraits.
Rompant avec la tradition américaine de stabilité de l‘emploi, observable jusque dans les années 70, les grandes entreprises (United Airlines, General Electrics, Procter et Gamble…), fleurons de l'économie mondiale, ont lancé le mouvement à partir d'un principe simple: être flexible, c'est être compétitif. Brandissant sans cesse le spectre d'une mondialisation acharnée, elles ont justifié des licenciements massifs - allant de pair avec des bénéfices tout aussi massifs - par ce besoin de flexibilité, recourant de plus en plus à la sous-traitance.
Un système coûteux, sauf pour les entreprises
Seulement, tout cela a un coût. D'abord, celui du chômage, qui n'est bien sûr pas pris en charge par les entreprises, mais par l'Etat, donc le contribuable. Ensuite, celui des tentatives de reclassement, lui aussi pris en charge par la collectivité. S'y ajoute le prix de la formation professionnelle, souvent inefficace pour des salariés parfois déjà hautement qualifiés (à ce titre, l'exemple des techniciens aériens, longuement étudié dans l'ouvrage, est édifiant) qui ne trouvent que des emplois peu rétribués, sans qualification. Et dans lesquels ils sont tout aussi jetables. Un coût en termes de qualité du travail, aussi, puisque les licenciés sont remplacés par des salariés moins bien formés, moins exigeants sur leurs salaires, peu attachés à leur entreprise, mais «flexibles», c'est-à-dire virables à merci. Sans parler du coût psychologique pour l'ensemble des travailleurs, devenus membres de la « classe des anxieux », moins sûrs d'eux, moins confiants en l'avenir, et donc moins enclins à investir, s'investir, consommer…
Et l'Etat dans tout ça? Si l'administration Bush va sans surprise dans le sens de cette course au profit exclusivement tournée vers la rémunération de l'actionnariat, la description des années Clinton est très instructive. L'administration Clinton s'est en effet révélée incapable de faire face à l'idéologie de la compétitivité prêchée par le néolibéralisme, et n'a su qu'aller dans son sens, offrant pour seule réponse la formation professionnelle de réorientation. Autant dire un leurre, doublé d'une belle entreprise de dédouanement de l'industrie soucieuse de conserver sa réputation, qui a renforcé l'individualisme des salariés, invités non plus à une solidarité qui leur donnerait une force de négociation, mais poussés à prendre individuellement les rênes de leur parcours. Ce qui a contribué à les isoler.
Louis Uchitelle décrit une économie qui va dans le mur à toute vitesse. Au fil de ces entretiens avec des salariés victimes de dégraissages et des descriptions pointues de la politique fédérale de l'emploi, on comprend que la France n'est plus très éloignée de ce sinistre tableau. Celui d'un système économique maîtrisé par des entreprises toutes-puissantes, agissant au nom de la productivité, au détriment des salariés, et finalement gravement contre-productif.
Pour régresser, rien de tel qu'une bonne formation
Se former, mais pour quoi faire ? La réalité, comme allaient le découvrir à leurs frais les mécaniciens d'avion, est bien éloignée de la thèse régnante. Loin de souffrir d'une pénurie de main-d'œuvre qualifiée, l'économie américaine compte au contraire des millions de salariés surqualifiés par rapport à leur travail.C'est particulièrement vrai pour les diplômés de l'enseignement supérieur, qui représentent aujourd'hui 30 % de la population contre 10 % dans les années 1960. Ils se retrouvent parfois à devoir gagner leur vie en travaillant comme vendeurs ou administrateurs de bureaux, à accepter des postes dans l'hôtellerie ou la restauration, à devenir charpentier, steward ou hôtesse de l'air, ou encore opérateur de saisie. Selon le département du Travail, le nombre d'emplois qui nécessitent un diplôme d'enseignement supérieur s'est certes accru, mais moins vite que le nombre de diplômés, et la tendance est susceptible de se confirmer jusqu'en 2010. «En règle générale, ces diplômés de l'enseignement supérieur s'en sortent très bien, remarque Lawrence Katz, professeur d'économie du travail à Harvard. À la marge,ils paraissent cependant plus vulnérables que par le passé. »Le Bureau of Labor Statistics du département du Travail a évalué le déséquilibre de la demande par rapport à l'offre d'emplois. Chaque mois depuis décembre 2000, il étudie le nombre de postes à pourvoir sur tout le territoire et compare ces offres au nombre de chercheurs d'emploi au chômage. Sur les quarante et un premiers mois d'enquête, il y avait en moyenne 2,6 demandeurs d'emploi par poste à pourvoir. Ce chiffre auraitété plus élevé, selon le bureau, si le calcul avait tenu compte des millions de personnes qui, découragées de trouver un poste décent, avaient renoncé à chercher. Le nombre de demandeurs d'emploi est donc considérablement supérieur à l'offre, il le serait même d'au moins 5 millions d'après une étude de Tim Bartik, économiste de haut rang au W. E. Upjohn Institute for Employment Research, et l'état actuel de l'offre ne s'accorderait pas avec ce qu'en dit le discours officiel. La plupart des emplois vacants sont mal rémunérés et requièrent relativement peu de qualifications, souvent moins en tout cas que celles dont dispose le candidat. Du printemps 2003 au printemps 2004 par exemple, plus de 55 % des personnes recrutées touchaient des salaires horaires inférieurs à 13,25 dollars : employés dans l'hôtellerie ou la restauration, soignants, intérimaires, etc. Cette tendance risque de perdurer. Sept des dix professions appelées à se développer le plus rapidement entre 2002 et 2012, selon le département du Travail, se situent dans la tranche des salaires horaires inférieurs à 13,25 dollars : vendeurs, employés des services clientèle, personnel du secteur de l'alimentation, caissiers, vigiles, aides-infirmiers et aides-soignants des hôpitaux. Un grand nombre d'actifs appartiennent à cette tranche de salaires horaires. Plus de 45 % des employés américains, quelles que soient leurs compétences, gagnaient en effet moins de 13,25 dollars en 2004, soient 27 600 dollars par an pour un travail à temps plein. C'est à peu près le niveau de revenus nécessaire à une famille de quatre personnes pour se maintenir,sur la majeure partie du territoire, tout juste au-dessus du seuil de pauvreté. N'allons pas croire que le défaut de compétences explique les faibles salaires de près de la moitié de la main-d'œuvre. Il se joue là en vérité quelque chose d'assez différent, semble-t-il : l'excédent d'actifs qualifiés conduit les candidats à accepter des postes en dessous de leurs compétences et a pour effet de comprimer les salaires des emplois qui correspondent à leurs propres qualifications. Les mécaniciens d'avion licenciés par United Airlines ont subi ces deux phénomènes conjugués.
Jack Welsh, pionnier de la déconstruction salariale
Cette politique de fusions et d'acquisitions orientée vers la quête de profits toujours plus importants, menée parallèlement à la fermeture, la diminution ou la vente d'activités moins porteuses, fut largement adoptée en Amérique par le secteur privé, à grand renfort de licenciements. Dans la mise en œuvre de cette stratégie, Jack Welch, nommé président de General Electric (GE) en 1981, se montra sans égal. Ses succès firent des émules parmi les dirigeants d'entreprise. La poursuite de profits toujours plus élevés faisait grimper le cours des actions, enrichissant les actionnaires, devenus de fervents partisans de toute opération qui promettait de nouvelles plus-values boursières, une promesse que les marchés en hausse des années 1980 et 1990, si ce n'est les opérations elles-mêmes, tenaient souvent. Les gagnants de l'avenir, annonça Welch lors de la première allocution qu'il adressa aux analystes de Wall Street en accédant à la présidence de GE, seront les entreprises qui découvrent les véritables secteurs de croissance et y participent». Welch avait une curieuse définition des secteurs de croissance. Il s'appropria ainsi Radio Corporation of America (RCA) en 1986, avec pour objectif principal d'atteindre National Broadcasting Company (NBC), où il voyait un potentiel de demande et de rentabilité. Deux ans plus tard, s'extrayant d'un secteur dont il jugeait l'offre mondiale trop forte par rapport à la demande, il céda à Thomson la partie des activités de RCA liée à la fabrication de téléviseurs et lui racheta ses entreprises d'équipements médicaux, autre source de demande potentielle de son point de vue. Des licenciements se mêlèrent à ces rachats et ces cessions. Dans le cas de GE, un employé sur quatre fut concerné entre 1980 et 1985, soit au total 118 000 salariés. Pendant quelque temps, les médias surnommèrent Welch «Jack le Neutron», formule reprise d'un article paru en 1982 dans Newsweek, en référence à la bombe à neutrons qui, comme Welch lui-même l'évoquerait plus tard, laissait les constructions en l'état mais vidées de ses occupants. Ce surnom ne le poursuivit pas longtemps, tant au milieu des années 1980 s'étaient banalisés les dégraissages tels qu'il les pratiquait. Si Welch donna le ton, cette nouvelle orientation de l'économie était déjà dans l'air du temps. Un autre que lui aurait tout aussi bien pu lancer le mouvement. Incapables de tirer de la production les mêmes bénéfices qu'hier, les entreprises américaines s'engagèrent sur cette voie plus aisée, qui consistait à redistribuer leurs actifs afin d'améliorer l'aspect de leur bilan. Comment auraient-elles pu y résister ? L'hégémonie de l'après-guerre s'était effritée et avec elle les fructueuses économies d'échelle qu'avait permises un accès sans précédent aux marchés de masse. À l'heure où les gouvernements européens menaient une politique volontariste de subventions et d'aides diverses aux entreprises, les États-Unis se retenaient d'intervenir, sauf dans le domaine militaire ou à la faveur de certaines situations exceptionnelles : celle de la firme Chrysler, par exemple, à laquelle l'État fédéral octroya au début des années 1980 des garanties de prêt pour la sauver d'une faillite imminente, qui aurait été trop lourde de conséquences. À aucun moment on ne vit cependant se dessiner un mouvement d'opinion en faveur d'une «politique industrielle», à laquelle Business Week s'était référé non sans dédain.Les marchés financiers américains, en revanche, étaient plus puissants que jamais et offraient un mécanisme propre à créer des richesses à travers le type d'acquisitions et de restructurations où Welch s'illustrait. Sa méthode détournait pourtant les revenus de dizaines de millions de salariés licenciés, reversés sous forme d'excédents de trésorerie et de profits, affectés au remboursement des emprunts contractés pour financer toutes ces manœuvres ou encore gonflant les revenus mirobolants des opérateurs financiers. Cette quête éperdue de succès donna lieu à d'autres stratégies dérivées, qui s'appuyaient sur les licenciements. Des grandes surfaces, par exemple, des fabricants de pneus ou encore des opérateurs téléphoniques fusionnèrent en vue d'éliminer leur capacité excédentaire ou des chevauchements de compétences. Des firmes telles que General Electric et Wal-Mart forcèrent leurs fournisseurs à réduire les prix de leurs marchandises ou de leurs services, quitte à les astreindre à se délocaliser dans des États à bas salaires ou à l'étranger. La délocalisation conditionna même dans certains cas la poursuite des affaires avec un fournisseur.
Le salarié jetable, enquête sur les licenciements aux Etats-Unis, de Louis Uchitelle, est publié aux éditions Demopolis.
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